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jeudi 16 août 2018

Le Paysan en grève, 2/2 suite et fin.

Photo paysan de Besse

Le Paysan en grève 2/2.

   Alors, on offrit aux ouvriers d'usines des salaires d’instituteurs pour travailler la terre. Il en vint; pas assez. Encore fallait il leur conserver la journée de huit heures, inconnue des campagnes !
   Et le Paysan, les mains derrière le dos souriait devant la gaucherie de ces laboureurs improvisés, et haussait les épaules en les voyant rentrer des champs en plein après-midi, leur journée déjà finie.
Peu de travail, besogne mal faite, les prix sur le marché devenus invraisemblables, montaient, montaient toujours, laissant loin derrière eux les prix pratiqués avant la grève, par le "Paysan-Vampire".
Les bouchers se disputaient à coup de pistoles des veaux étiques et efflanqués, le beurre dépassait 40 francs la livre, les œufs se payaient au poids de l'or, le lait pour le déjeuner du matin n'arrivait plus qu'à midi...

   Alors, on eut recours aux grands moyens. On prêcha la croisade pour la terre abandonnée par ces damnés paysans. On fit appel aux bourgeois pour qui se posait davantage l'angoissante question des vivres.
On créa dans les villes des bureaux d'enrôlement pour les travaux agricoles. Des bureaucrates affamés, des commerçants délaissés de leur clientèle villageoise, des dames et des demoiselles irritées de n'avoir plus à leur réveil leur bol de lait mousseux, se signèrent pour la nouvelle croisade.
On leur fit des conférences d'agriculture, on fit passer sous leurs yeux des films montrant la façon de traire et de labourer. Les plus zélés achetèrent le manuel d'Agriculture de l'Union du Sud-Est. Et les équipes s'ébranlèrent vers le pays des infidèles.
Et quand la caravane élégante arriva dans le village, le Paysan se dérida presque, il tenait sa vengeance...
   Campé sur le seuil de sa porte, il suivait d'un regard amusé les évolutions de ces citadins, dans la cour de sa ferme : les dames à hauts talons, retroussées au point de laisser entrevoir leurs dessous vaporeux, les demoiselles en dentelles faisant un long détour pour éviter les endroits dangereux, les messieurs consultant leur Manuel pour savoir par quel bout s’attèle une charrue...
Rien ne désarme contre le rire. 
Et le Paysan riait.
Le deuxième jour il était vaincu.

   Les autres aussi, ceux de la ville. Les hommes avaient des cals aux mains et commençaient à comprendre que le blé ne pousse pas tout seul, qu'un cheval a besoin de manger pour travailler, que le forgeron ne lui pose pas pour rien ses chaussons de fer, que tout enfin n'est pas plaisir, repos et profit dans l'agriculture.
   Les dames n'avaient pas tardé à s’apercevoir qu'il faut de l'énergie pour se lever au chant du coq et traire le lait pour le déjeuner des bourgeois, que le "merdate de bousium" n'exhale pas précisément le parfum de l’œillet, et que la fermière est à la peine avant d'être au profit.
   Et puis, il avait ce coquin de soleil qui tanne les visages les plus délicats, ces brins de paille qui s'empêtrent dans l'édifice savant des chevelures, ces chardons sournoisement cachés dans les bottes et qui lardent les mains de leurs féroces aiguillons...
   La semaine ne s'était pas écoulée que la caravane, moins élégante qu'à l'arrivée, moins enthousiaste surtout, reprenait le chemin de la ville.
Mais, avant le départ, bourgeois et bourgeoises, convaincus maintenant à l'épreuve, du rude labeur du Paysan, étaient allés le saluer dans la salle basse où il fumait obstinément sa vieille bouffarde. Ils avaient mis leur main blanche dans sa main rugueuse et bronzée en lui disant :

-"Désormais, soyons amis !"

   Et avec son bon gros rire malicieux, le Paysan avait secoué, un peu rudement peut-être, ces menottes fragiles et déjà endolories, en répondant :

-"Désormais, soyez justes !"

Le lendemain, il reprenait sa charrue. 


 O. Parent ( La France Rurale)



Sources :  article de O. Parent, journal : l'Avenir du Puy-de-Dôme et du Centre, Quotidien Régional Indépendant, du 23 Août 1925.
Texte et photo Sources : © Regards et Vie d'Auvergne.


mardi 14 août 2018

Le Paysan en grève.

"On parle beaucoup de grèves ces temps-ci. 1/2

Les paysans.

   Toutes les corporations, les unes après les autres, auront eu leur période de cessation du travail." 
Le Paysan, seul, n'a pas encore suivi le mouvement. Qu'adviendrait-il s'il se mettait en tête de  faire : lui aussi, la grève ?
C'est le fragment d'histoire future que nous présentons aujourd'hui à nos lecteurs.

   Alors, il se fâcha...
  Trop longtemps, on l'avait vilipendé dans une campagne de presse aussi inepte qu'injuste. Trop longtemps, il avait vu se fixer sur lui les regards jaloux des bourgeois et des commerçants. Trop longtemps, il avait entendu susurrer à ses oreilles l'épithète infamante : repu ! ... profiteur !... vampire ! ...
 La mesure était comble : il se fâcha.
 Il se fâcha pour de bon.
  il parcourut une dernière fois les champs fécondés de ses sueurs et, devant les labours à peine commencés, à la face du ciel, il jura de venger la Terre...
Et sur la porte mal rabotée de sa grange, il cloua un large écriteau : 

"A VENDRE OU A LOUER"

 Et le même jour, dans tous les villages de France, car les paysans enveloppés dans la même campagne d'injures s'étaient unis dans la même riposte, la même pancarte était hissée au portail de la ferme.
Et, farouche dans sa détermination, le Paysan se retira sous sa tente les bras croisés.
C'était la grève !


   Plus de beurre sur les marchés, plus de lait, plus d’œufs, plus de viande de boucherie, pas même de pain en perspective.
La presse plaisanta. C'était là accès d'humeur. Le paysan ne bouderait pas longtemps à sa bourse : il reviendrait à la ville, trop heureux d'écouler à haut prix les produits de sa ferme.
Il ne revint pas.
   Les journaux cessèrent de plaisanter. Une explosion d'injures succéda aux railleries et, dans leurs colonnes, l'exploiteur d'autrefois devint l'affameur public qu'il fallait pendre haut et court. Il n'avait pas le droit de laisser les gens mourir de faim; l'agriculture était un service public, un sacerdoce auquel on déniait le droit de grève...
Le Paysan ne bougea pas !

   Le gouvernement fut atterré ; cette révolte de moutons le prenait au dépourvu. Des objurgations officielles parvinrent dans les mairies. Des affiches furent placardées dans les villages, où l'on parlait bien commun, patriotisme, salut de la France, etc...
Peine perdue ! Tous ces grands mots qui faisaient autrefois frissonner son âme vierge et généreuse ne trouvèrent pas d'écho dans le cœur ulcéré du  Paysan.
Il ne broncha pas : le mouton était devenu enragé.
Alors, aux prières succédèrent les menaces. On parla éviction, réquisition, travail forcé.
Impassible, le Paysan fumait toujours sa pipe au coin du feu.
Il continua quand fut affiché le décret de réquisition. Terres, animaux, bâtiments de ferme, instruments de labour étaient mis à la disposition de l'Etat. Le Paysan lui-même était réquisitionné pour le travail.
Il sourit dans sa barbe. 
Aux agents de la force publique, il déclara :

   " Voici mes terres, mes chevaux, ma charrue, mes granges. Quant à mes bras, ils sont à moi : je les garde. N'ai-je pas le droit de grève, autant que les mineurs et les cheminots ? "
  

(NDLR, fin de cette première partie, à suivre au prochain article.)

Sources : O. Parent, Quotidien Régional et Indépendant : L'Avenir du Puy-de-Dôme et du Centre, 23 août 1925.
Article et photo : © Regards et Vie d'Auvergne









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