Le vent d’octobre hurle sur les sommets pelés du Cantal. En cette année 1904, la modernité du nouveau siècle semble s’arrêter net au pied des volcans d’Auvergne.
Dans le petit village de Roche-Noire, encaissé au fond d’une vallée où le soleil ne donne que trois heures par jour, on ne croit pas au progrès. On croit à la terre, au bétail, et aux vieilles légendes.
Dans le petit village de Roche-Noire, encaissé au fond d’une vallée où le soleil ne donne que trois heures par jour, on ne croit pas au progrès. On croit à la terre, au bétail, et aux vieilles légendes.
Barthélemy est le rebouteux du village. À cinquante ans, les mains calleuses et le regard usé par la lueur des bougies, il connaît chaque plante des tourbières et chaque secret des
villageois. Mais ce soir-là, c'est pour lui-même qu'il tremble.
Depuis trois mois, sa fille unique, Rose, dix-sept ans, dépérit. Sa peau est devenue blanche
comme le lait caillé, ses yeux cernés de violet fixe le vide, et elle refuse de se nourrir. Les
médecins de Saint-Flour, venus avec leurs instruments modernes, ont parlé de "mélancolie
nerveuse". Barthélemy, lui, sait que le mal vient d'ailleurs.
Chaque matin, en nettoyant la chambre de Rose, il retrouve de la terre noire et humide sous
son lit. Une terre volcanique, grasse, qui sent le soufre et la décomposition. La même terre que celle du Puy de la Croix, le sommet maudit qui domine le village, là où aucun paysan n'ose mener paître ses bêtes.
Une nuit de pleine lune, alors que le givre commence à blanchir les toits de lauze, Barthélemy décide de veiller. Dissimulé derrière le rideau de l’alcôve, il attend.
À minuit précis, un sifflement glacial traverse les fissures de la fenêtre. Rose se lève d’un coup, les yeux grands ouverts mais totalement opaques. Sans un bruit, comme soulevée par une force invisible, elle ouvre la lourde porte en chêne et s'enfonce dans la nuit.
Barthélemy la suit à distance, le cœur battant à s'en rompre les côtes. Sa montre à gousset
indique une heure du matin quand Rose entame l’ascension du Puy de la Croix. Le froid est
cruel, mais la jeune fille marche pieds nus sur les pierres tranchantes sans émettre une plainte.
Au sommet, au milieu des ruines d'un vieux buron (ces cabanes de pierres où les bergers
fabriquaient le fromage en été) attend une silhouette.
Ce n’est pas un homme. C’est une masse sombre, mouvante, qui semble faite de racines
tordues et de brume noire. Une réminiscence des vieux âges, une entité de la roche que les
anciens appelaient L'Étouffeur.
Barthélemy assiste, horrifié, au rituel. L'entité n'est pas en train d'agresser sa fille : Rose lui tend ses bras de plein gré. La créature pose ses mains de terre sur le visage de l'adolescente,
aspirant le peu de vie qui lui reste, lui insufflant en retour une noirceur souterraine. En échange de sa vitalité, Rose murmure des secrets, les péchés du village, les rancœurs enfouies, les haines familiales que la créature boit comme du petit-lait pour grandir.
"La terre d'Auvergne n'oublie rien, Barthélemy,"
villageois. Mais ce soir-là, c'est pour lui-même qu'il tremble.
Depuis trois mois, sa fille unique, Rose, dix-sept ans, dépérit. Sa peau est devenue blanche
comme le lait caillé, ses yeux cernés de violet fixe le vide, et elle refuse de se nourrir. Les
médecins de Saint-Flour, venus avec leurs instruments modernes, ont parlé de "mélancolie
nerveuse". Barthélemy, lui, sait que le mal vient d'ailleurs.
Chaque matin, en nettoyant la chambre de Rose, il retrouve de la terre noire et humide sous
son lit. Une terre volcanique, grasse, qui sent le soufre et la décomposition. La même terre que celle du Puy de la Croix, le sommet maudit qui domine le village, là où aucun paysan n'ose mener paître ses bêtes.
Une nuit de pleine lune, alors que le givre commence à blanchir les toits de lauze, Barthélemy décide de veiller. Dissimulé derrière le rideau de l’alcôve, il attend.
À minuit précis, un sifflement glacial traverse les fissures de la fenêtre. Rose se lève d’un coup, les yeux grands ouverts mais totalement opaques. Sans un bruit, comme soulevée par une force invisible, elle ouvre la lourde porte en chêne et s'enfonce dans la nuit.
Barthélemy la suit à distance, le cœur battant à s'en rompre les côtes. Sa montre à gousset
indique une heure du matin quand Rose entame l’ascension du Puy de la Croix. Le froid est
cruel, mais la jeune fille marche pieds nus sur les pierres tranchantes sans émettre une plainte.
Au sommet, au milieu des ruines d'un vieux buron (ces cabanes de pierres où les bergers
fabriquaient le fromage en été) attend une silhouette.
Ce n’est pas un homme. C’est une masse sombre, mouvante, qui semble faite de racines
tordues et de brume noire. Une réminiscence des vieux âges, une entité de la roche que les
anciens appelaient L'Étouffeur.
Barthélemy assiste, horrifié, au rituel. L'entité n'est pas en train d'agresser sa fille : Rose lui tend ses bras de plein gré. La créature pose ses mains de terre sur le visage de l'adolescente,
aspirant le peu de vie qui lui reste, lui insufflant en retour une noirceur souterraine. En échange de sa vitalité, Rose murmure des secrets, les péchés du village, les rancœurs enfouies, les haines familiales que la créature boit comme du petit-lait pour grandir.
"La terre d'Auvergne n'oublie rien, Barthélemy,"
Semble siffler le vent.
"Elle se nourrit de ce que vous cachez."
Pris de panique, le père s'élance en hurlant, armé de son couteau à saigner le pourceau. Il
frappe la masse sombre. Son arme s'enfonce comme dans de la boue séchée. L'entité pousse un gémissement qui fait trembler le sol de la vallée, puis se dissout dans la tourbière, emportant avec elle le dernier soupir de Rose.
Le lendemain, on retrouva Barthélemy errant au pied du puy, portant le corps sans vie de sa
fille.
Aujourd'hui, à Roche-Noire, le siècle a avancé. L'électricité est arrivée, les voitures ont
remplacé les chars à bœufs. Pourtant, les vieux du village refusent toujours de monter au Puy
de la Croix après le coucher du soleil. Ils disent que si l'on colle son oreille contre la roche
volcanique, on peut encore entendre le murmure d'une jeune fille qui raconte, pour l'éternité, les sombres secrets des hommes.
Pris de panique, le père s'élance en hurlant, armé de son couteau à saigner le pourceau. Il
frappe la masse sombre. Son arme s'enfonce comme dans de la boue séchée. L'entité pousse un gémissement qui fait trembler le sol de la vallée, puis se dissout dans la tourbière, emportant avec elle le dernier soupir de Rose.
Le lendemain, on retrouva Barthélemy errant au pied du puy, portant le corps sans vie de sa
fille.
Aujourd'hui, à Roche-Noire, le siècle a avancé. L'électricité est arrivée, les voitures ont
remplacé les chars à bœufs. Pourtant, les vieux du village refusent toujours de monter au Puy
de la Croix après le coucher du soleil. Ils disent que si l'on colle son oreille contre la roche
volcanique, on peut encore entendre le murmure d'une jeune fille qui raconte, pour l'éternité, les sombres secrets des hommes.
Source : © Regards et Vie d'Auvergne. N'hésitez pas à laisser un commentaire au bas des articles ou sur les réseaux sociaux.. Merci de votre visite et à bientôt.
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