Noël au village, un récit de Jean Ajalbert.

 Noël au village.

Cpa Conques.


   Le souvenir de Conques me hantait à ce point qu'un soir de décembre je sautai dans le train, de façon à me trouver pour le réveillon là-bas...
   Et puis je voulais traverser, par l'hiver et les neiges, toute la région d'Aurillac jusqu'à l'Aveyron...
   Que ce fut long et que c'était froid !
   A chaque instant, la route disparaissait dans les combes, les fondrières...
   Mais comme au départ, les Cantal  gelés se profilaient et s'étiraient, mastodontes de marbre, en fresques sublimes au bord du ciel, avant d'atteindre au "cam" de la Feuillade, une auberge isolée où ne s'arrêtent que le courrier d'Entraygues, des fardiers, des chasseurs...
Noël, ici, se préparait tout de même, par le sacrifice, naturellement, d'un cochon...
   Des senteurs de roussi, d'avoir flambé la bête, de sang tiède, qui emplissait des terrines, de boyaux où ce sang allait se tasser en boudin, de chair fraîche, ne se taisaient, si j'ose dire, que pour laisser parler l'oignon !
   Mais le boudin n'était que latent, les saucisses futures, etc., et, devant ce carnage appétissant, il fallait nous contenter des provisions médiocres du garde-manger, et devant tout ce porc frais, du lard rance de ses prédécesseurs, de l'immolation de l'autre année... Et en route par la plaine glacée, tout le territoire de Montsalvy en champ de neige, autour du Puy de l'Arbre, Calvinet, Cassaniouze émergeant à peine, puis des maisons çà et là comme égarées, avec des pattes de sangliers tués cloués aux portes...
   Je sors, par la nuit fourmillante d'étoiles au-dessus des étendues de neige, je me dirige vers l'église.
   Alors oui, cela vaut la peine d'avoir roulé tout le jour en voiture, d'avoir subi cette terrible soirée d'auberge...
   De toutes les pentes, de tous les sentiers, de toutes les dressières, il descend, il monte, zigzague des files de gens, de femmes dans leurs mantes, d'hommes dans leurs Limousines, avec des lanternes, des torches, cela fait des points de lumière, comme des grains d'un chapelet de feu éparpillés, qu'une main invisible reprend, rassemble, qui viennent s'enfiler à la suite par des ruelles qui mènent à l'église.
   Là, contre un pilier, dans ce vaste vaisseau de ténèbres, où fument des lampes à pétrole comme luminaires, où flottent des banderoles de fêtes, où une fanfare prélude, accordant des cuivres rauques. Je regarde les fidèles, dans un fracas de sabots et de chaises, souffler leurs lanternes, s'installer...
   Un Suisse, à casque blanc, costume de franc-tireur, déambule, frappant le sol de sa hallebarde.
   Des vieilles tisonnent leurs chaufferettes. Le plus grand nombre se bousculent à s'agenouiller devant le Jésus sur la paille, qui rappel les Jésus d'épicerie posés sur quelques chalumeaux, les crèches des boutiques que les gamins de Paris retrouvent, au réveil, contre leurs souliers...
   Cela me ramène, vous ne voudriez pas qu'il en fut autrement, aux Noëls de mon enfance, si loin, que tant d'autres ont suivi, banalement vides, la nuit gâchée aux mangeailles traditionnelles, dans le brouhaha où j'étais plus seul, souvent, avec tous, que je ne suis ici étranger, dans cette nef du Rouergue. 
   Et, dans cet isolement, certes, je jouis plus vivement de la fête où je devrais être ce soir, où se tourne mon cœur, que je n'aurais fait, y assistant, dans l'éparpillement de la pensée et des paroles...
   Après la messe, tout ce monde repart, le chapelet de lanternes s'égrène par le pays...

Jean Ajalbert.

Sources : Texte extrait de "La Musette" décembre1910.  
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