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Conte de Noël Auvergnat : Le caquillon de la tanteTiennette.

 Le caquillon. (1)


Joyeux Noel
Joyeux Noël et bonne année. 

   Tous les ans, pour Noël, les quatre filleuls de la tante Tiennette allaient la voir pour lui souhaiter sa fête, et, du même coup, la bonne année qui arrive huit jours après.
   La Tiennette Dubos est une vieille fille qui demeure toute seule au fond du bourg, avec ses lapins et ses poules. Elle n'a pas peur d'être volée, car elle ne garde point de sous à la maison. Ce n'est pas que les sous lui manquent, elle en a plus que moi, je vous le garantis, mais elle ne vend pas seulement une douzaine d'œufs sans porter l'argent chez le notaire, où les intérêts s'empilent sur les intérêts. 
   Les quatre filleuls de la Tiennette Dubos s'appellent Tienne tous les quatre. Il y a le Tienne Roche, de la Toradière ; le Tienne Pelletier, de Grabotton ; le Tienne Fenouyet, de la Goutte ; le Tienne Dubuis, du Trembly. Ces quatre Tienne sont tous cousins les uns des autres, et neveux, par-dessus le marché de la Tienne Dubos.
   Vous pensez que ces filleuls guettent l'héritage de la Tiennette. Personne ne sait, au juste, ce qu'elle possède, mais rien qu'en terres affermées, elle en a bien pour vingt mille francs. Sans compter tous les écus qu'elle porte depuis trente ans chez le notaire.
   C'est pourquoi ils ne manquaient jamais, tous les ans, pour Noël, de lui porter un cadeau. Tantôt un panier de fromages, tantôt une mesure de châtaignes, tantôt une fricassée de boudins, tantôt une poule, tantôt un quartier de beurre, tantôt une chose, tantôt une autre. Et ils étaient même fort jaloux quand la tante Tiennette, qui était quasi toujours de mauvaise humeur, en remerciait un plus que les autres.
   C'est ce qui donna l'idée à Tienne Roche, qui est le plus vieux et le plus malin des quatre, d'essayer d'une autre manière.
   L'an passé, donc, le dimanche avant Noël, la Tienne Roche pris les autres à la sortie de la première messe, et, en leur payant la goutte au café Beluze, il leur dit : 
- Vous savez à quoi j'ai pensé pour les étrennes de la tante ? Au lieu de lui donner chacun une affaire, nous lui donnerons tous la même chose. Comme ça, il n'y aura point de jaloux, et elle ne pourra pas dire que les uns l'aiment plus que les autres.
   Mais oui, ce n'est pas mal trouvé, çà, mais qu'est-ce qu'on pourrait bien lui donner ? Dirent les trois Tienne.
    - Eh bien, voilà, repris le Tienne Roche, j'ai pensé qu'on pourrait lui offrir un caquillon de vin. J'en ai justement un d'une quarantaine de litres qui ne fait rien. Nous mettrons chacun dix litres, et comme elle n'en boit guère, elle en aura pour son hiver.
Il ajouta en clignant de l'œil :
- Faut bien lui aider à faire des économies, à la tante.
   Et les quatre Tienne se mirent à ricaner comme des ânes, en trinquant à l'héritage de la tante Tiennette. 
Ainsi dit, ainsi fait.
   Le Tienne Roche rinça le caquillon qui avait tenu de la boisson de sorbes. Il mit le nez au bouchon pour voir s'il ne sentait pas le moisi, puis il le descendit à la cave pour commencer à le garnir.
   Il avait justement la moitié d'une feuillette qui commençait à prendre un petit goût.
   C'était bien un peu pour cela qu'il avait pensé faire boire ce vin à la tante avant qu'il ne se gâtât tout à fait.
   Mais, va te faire fiche ! Depuis qu'il n'y avait regardé, ce vin avait fini de tourner. C'était du franc vinaigre, à présent ! Il ne pouvait pourtant pas offrir ce vinaigre à la tante.
   Que faire ? Prendre sur les autres tonneaux ! Mais c'est qu'il lui restait juste trois pièces pour aller jusqu'à l'année prochaine. Et si l'année qui vient il n'y avait point de vin, ces dix litres lui feraient bien faute.
   Puis il pensa que la Tiennette trouvait toujours le vin trop fort, et qu'elle y mettait toujours au moins la moitié d'eau.
- Eh ! Bon gui, autant vaut la mettre tout de suite, l'eau. Ce sera autant de fait ! Et puis, je fournis le caquillon, les autres peuvent bien fournir le vin !
   Il alla donc au puits, il tira un bon seau d'eau qu'il flanqua dans le caquillon.
A bord de nuit, il mit le caquillon sur une brouette, et le mena au Tienne Pelletier, de Grabotton.
- Voilà le caquillon de la tante, tu y mettras ta part et tu le feras passer à Fenouyet.
   Le même soir, le Tienne de Grabotton descendit le caquillon à sa cave :
- Quel vin vais-je y mettre ? Se dit-il.
   Et du doigt il tapota contre ses tonneaux. Le premier était vide, le deuxième aussi, et le troisième et le quatrième. Bougre, il ne lui restait plus que deux pièces de pleines ! Il n'en aurait pas même pour son hiver.
   -Enfin, se dit-il, je vais toujours en tirer un litre.
Le litre tiré, notre Tienne, qui ne crachait pas sur le vin, dit :
-Faut bien que je goûte si cette pièce est bonne.
   Il se tourna la bouteille sous le nez, et, ma fi, quand il s'arrêta, il n'en restait pas lourd dans la bouteille.
- C'est pas Dieu possible que je donne dix litres de ce vin à ma vieille grebiche (2) de tante qui ne me laissera peut-être pas un liard. Bah ! Je vais mettre de l'eau ; elle n'y connaitra rien.
   Il alla au puits et il tira un bon seau qu'il flaqua dans le caquillon.
   Croyez-le si vous voulez, le Tienne de la Goutte fit la même chose que le Tienne de Grabotton. Lui non plus n'avait pas de vin de reste, et il aimait mieux se le passer dans le gosier que de le verser dans le caquillon de la tante.
   Et le Tienne du Trembly ? Oh ! Lui, il n'aurait pas mieux demandé que de donner sa part. Seulement, il ne lui restait pas une goutte de vin. Il n'avait pas osé le dire aux autres qui étaient plus riches que lui, mais il ne pouvait pourtant pas acheter du vin pour le faire boire à la Tiennette.
   Par bonheur, l'eau n'était pas rare, au Trembly. Il y avait dans le pré, derrière la grange, une font qui ne tarissait jamais. La veille, le Tienne Dubuis y descendit avec un arrosoir d'au moins quinze litres, qu'il rapporta plein jusqu'à l'embouchure. Et ma foi, l'arrosoir du dernier Tienne alla tenir compagnie aux autres seaux d'eau des trois autres.
   Même le caquillon déborda un peu, mais, comme il faisait noir, le Tienne Dubuis ne s'aperçut pas qu'il était plein de vin de grenouille.
   La veille de Noël, un voisin du dernier Tienne, qui a un cheval et qui fait cuire son pain au bourg, amena à la Tiennette Dubos le caquillon de ses filleuls.
   Le jour de Noël, à la sortie des vêpres, comme de coutume, les quatre Tienne se dirigèrent du côté de la tante Tiennette.
   Ils descendirent par le bourg, sans se presser, et sans dire grand'chose. Les gens qui les regardaient passer de derrière les fenêtres disaient : 
- Voilà les quatre filleuls de la Tiennette Dubos qui vont lui souhaiter sa fête.
- Tiens ! Ils ne lui portent point de cadeaux, cette année.
- Oui, mais le Guste Sotton, lui a amené une pièce de vin avant-hier.
Une pièce de vin ! Ils en mettent toujours plus qu'il n'y en a, chez nous !
   La tante Tiennette était assise contre son poêle, quand ses quatre filleuls entrèrent. Comme elle n'avait pas encore allumé la lampe, et qu'elle était grosse comme un poing, on ne la voyait presque pas.
   - Bonjour marraine, je vous souhaite une bonne fête, une bonne année, une parfaite santé et le paradis à la fin de vos jours, dit Tienne Roche, en l'embrassant.
   Le Tienne Pelletier, qui venait derrière, reprit :
- Bonjour marraine, je vous souhaite une bonne fête, une bonne année, une parfaite santé et le paradis à la fin de vos jours.
Et les deux autres Tienne répétèrent la même chanson.
- Oui, oui, répondait la Tiennette, c'est assez embrassé, c'est assez souhaité !
   C'était aussi son refrain, et jamais elle n'avait répondu autre chose aux compliments de ses filleuls.
   Quand ils eurent tous passé, ils s'assirent, comme ils purent, sur de chétives chaises toutes vermoulues qui se plaignaient toutes les fois qu'ils bougeaient dessus.
   Ils ne disaient pas grand'chose, mais la Tiennette se plaignait autant que ses chaises. Elle avait des rhumatismes dans les jambes, des piqures dans le dos, ses fermiers ne la payaient pas, ses poules ne faisaient point d'œufs. Toute espèce de misères ! Tout à coup, elle se mit à dire :
   - Faut bien que nous goûtions le vin que vous m'avez envoyé.
   Personne ne pipa le mot. comme il faisait plus noir que dans un four, ils ne se voyaient pas la figure les uns des autres. Mais ils pensaient, chacun pour son compte :
   - Il sera probablement un peu plat, ce vin.
Elle alluma un morceau de lampe, et elle dit au Tienne Roche :
- Va donc à la cave percer le caquillon et t'en rapportera un pot.
- Je veux bien, dit le Tienne de la Toradière. A la cave il perça le caquillon et mit le robinet. Puis il tira dans le pot.
   - Cristi ! Qu'il est petit, ce vin, se dit notre Tienne, qui regardait tomber le vin dans le pot.
- Mais c'est d'eau claire ? C'est pas possible que ce soit du vin !
   Il regarda de plus près, et goûta à l'échancrure du pot. Nom de nom de nom ! Ce n'était pas autre chose que de l'eau.
-Ah ! Les cochons ! Ils ont fait comme moi ! C'est la tante qui va faire joli ! qu'est-ce que je vais faire ?
   Il regarda de tous les côtés, dans la cave, s'il y avait un autre tonneau où il pût tirer du vin. Mais il n'y avait que quelques pommes de terre dans un coin.
   A la fin, il prit son courage à deux mains, et il remonta le pot qu'il posa sur la table comme s'il lui avait brûlé les doigts.
- Voilà, commencez à boire sans moi... j'ai un peu mal au ventre... faut que j'aille dehors...
   Et il passa la porte comme si il avait eu cinq cents diables dans le ventre.
- Bougre ! Disent les autres, ça le presse bien !
   La Tiennette, qui avait sorti des verres, se mit à verser à la ronde :
- Tiens, dit-elle, je ne savais pas que c'était du vin blanc !
- Cré nom d'un chien ! Que j'ai mal à une dent !
   Et le Tienne Pelletier, qui venait de goûter le vin, fit un saut sur sa chaise, et passa aussi la porte qu'on aurait qu'il avait le feu dans sa culotte.
Les autres se regardaient, blancs comme un linge, en ce tortillant sur leur chaise.
- Ah ! Mandrins ! Ah ! Guenilles ! Vous m'avez envoyé un caquillon d'eau !           Attendez un moment, tas de brigands ! Tas de vermine ! Tas de voleurs !
   Et la Tiennette, qui n'avait point de rhumatismes à présent, sauta sur le balai qui était derrière la porte, et se mit à cogner sur les deux Tienne qui faisait semblant de rire, plantés au milieu de la maison.
   Ils ne demandèrent pas leur reste et se sauvèrent comme des chiens qui ont une casserole attachée à la queue.
   Et de sa porte, son balai à la main, la Tiennette criait pis que jamais :
- Tas de mandrins !...Tas de guenilles !... Tas de voleurs !...
   Depuis cette affaire, les Tienne ne se parlent plus.
   Et les gens disent que la Tiennette a fait son testament et qu'elle a donné toute sa fortune à l'hôpital. 
Louis Mercier (les Contes de Jean-Pierre)

1) Caquillon, petit tonneau à la contenance assez variable, de 10 à 50 litres,  selon les régions et l'utilisation. 
2) Grébiche, personne laide, de mauvais goût, vulgaire...

Sources : texte tiré de l'Almanach Populaire, Le Semeur, 1951. © Regards et Vie d'Auvergne.fr.  Merci de votre visite, et à bientôt. Regards et Vie d'Auvergne, le blog  de ceux qui l'aiment et de ceux qui ne la connaissent  pas.

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