Page, Ecuyer, Capitaine, la Reine Margot à Usson, en Auvergne (5).

 La Reine Margot à Usson (épisode 5)

Par M. le Duc de la Salle de Rochemaure.
Château d'Usson, Puy-de-Dôme, Auvergne.
Château d'Usson, Puy-de-Dôme, Auvergne.


   Né en 1540, Jean de Beaufort-Montboissier, Marquis de Canillac, Comte d'Alais, Langeac, La Queuille, Baron de Montboissier et de Saint-Cirgues, seigneur de mainte autres terres, Conseiller du Roi en ses Conseils et Chevalier de l'Ordre, Lieutenant général au Gouvernement d'Auvergne, jadis ambassadeur à Constantinople, grand ami des Guises et en particulier du Duc de Mayenne, avait épousé en 1564, Gilberte de Chabannes qu'il avait rendu mère de deux fils et de quatre filles.
   C'était en 1587, quand la Reine arriva à Usson, un beau quadragénaire que la vie, pourtant rude, des camps où il ne s'était guère épargné, semblait n'avoir même pas effleuré. Si léger que fut son quarante-septième été, la Reine portait plus allègrement encore ses trente-cinq printemps sans que rien ne put indiquer encore que la marguerite superbement épanouie verrait se flétrir jamais aucun de ses pétales. 
   Raoul d'Aubiac, le jeune Capitaine, continuait toujours auprès d'elle ses fonctions d'Ecuyer, toujours aussi épris, toujours prêt à renouveler sa déclaration du premier jour où il contempla la beauté souveraine de la Reine de Navarre, et dont un chroniqueur nous a conservé l'expression textuelle :

-" Je la voudrais, ne fût-ce que pour un instant, à peine d'être pendu après. "

   Aussitôt installée à Usson, Marguerite de Valois y organisa sa vie, toute de fantaisies, parfois fortement excentriques, que le bel Ecuyer s'ingéniait toujours à satisfaire. Un jour que des "gitanes", des "Mauresques" comme on les appelait volontiers alors, avaient obtenu du Gouverneur licence d'amuser la valetaille, la Reine vit de ses fenêtres un chameau que la tribu offrait à la curiosité des badauds, leur expliquant les qualités de sobriété et d'incomparable vitesse de ce coursier du désert.
   Elle n'eut cesse qu'elle n'eut obtenu cession à prix d'or de l'étrange animal qu'elle adopta pour monture. Ce genre de locomotion la séduisit même à ce point que Canillac dut, à sa prière, utiliser ses anciennes relations à Constantinople pour faire venir jusqu'à Usson plusieurs chameaux, et, dès lors, on vit la Reine de Navarre excursionner en Basse Auvergne à dos de chameau, se rendre même en cet équipage aux invitations les plus solennelles que lui adressaient pour leurs fêtes, les "bonnes villes" du pays.
Le Roi de Navarre lorsqu'on lui parlait de sa femme ne la désignait jamais que sous le nom de "la dame aux chameaux" expression à laquelle les ennemis de la Reine prêtaient le sens figuré le plus désobligeant pour l'entourage masculin qui formait sa Cour !
   A vivre dans son intimité constante, à respirer le parfum capiteux qui se dégageait d'elle, à se voir l'objet des attentions marquées de cette Reine qui n'avait connu que des admirateurs, et que "personne n'avait approché sans l'aimer", le sage Canillac, que tout devait pourtant garantir des surprises du cœur, se laissa prendre comme le plus inexpérimenté des jouvenceaux ! L'étincelle alluma vite un incendie et le barbon grisonnant aima follement la Reine avec toute l'ardeur passionnée d'un cœur de vingt ans !
   -" Du château de Carlat, en Auvergne, nous apprend le grave chroniqueur Italien Davila, elle fut transférée à celui d'Usson dans la même province, sous la garde du Marquis de Canillac. Celui-ci, assurait-on, était devenu le prisonnier de sa prisonnière à qui il laissait toute liberté". (1)
   A cette époque, au moins, où le Roi de Navarre n'était pas encore Roi de France, Marguerite de Valois n'était pas, à proprement parler, prisonnière à Usson, il est néanmoins certain que Canillac avait reçu des instructions spéciales d'Henri III qui n'entendait pas que sa sœur poussât trop loin ses chevauchées, même à dos de chameaux, et dépassât guère les limites de son apanage Auvergnat.
   Brantôme, d'Aubigné, Bayle, tous les auteurs contemporains narrent longuement la vie de "Margot" à Usson, la passion effrénée du Marquis de Canillac pour la Reine.
A mesure que grandissait cette passion, Canillac prenait de plus en plus ombrage du beau Capitaine dont la présence continuelle auprès de "Margot" lui était chaque jour plus odieuse. Son amour inventait mille prétextes pour éloigner continuellement Raoul d'Aubiac.
   On faisait chère-lie à Usson et le train de vie y était considérable. Souvent la Reine devait, pour satisfaire quelque coûteux caprice, "mettre ses écureuils à pieds" ou, pour parler sans métaphore, ordonner une coupe sombre dans ses forêts domaniales. C'est ainsi qu'elle écrivait au sieur de Verayes, contrôleur de ses domaines, frère du président de Montferrand, de sa grosse écriture haute et ferme, quelque peu masculine, cette lettre autographe dont nous respectons scrupuleusement l'orthographe :

  -"Verni, j'envois La Rochète pour vous porter la commission pour la vante des bois pour la some de deux mil escus et me rapporter la lètre de change pour la dite somme. Je lui a commandé de me la porter, faites donc que je laie bonne et bien asurée. S'est des marchands qui cheterant mon bois ou de personne assurée qui prène la dite some de la provenance des dits bois et me la fase toucher contant ici par la lètre de change. M. Rigaud ma escri qu'il a trouvé marchan pour lacheter qui vous a mis an main, antre autres ceux qui font un pont. Vandez les donc prontement et me faite prontement resevoir par La Rochète, présant porteur, la dite lètre de change bonne est bien asurée. Si voulés je vous tiene pour home de bien et que je vous anploie, maintiene aux biens que je vous ai fait, car en cet esfect il ne nous vien de moins que de la perte ou conservation de ses trois (choses). Randès moi donc contante si voulès que le me serve de vous. Dieu vous en fase la grase. 
Votre meilleure amie.
Marguerite"

   De son séjour à Pau, la Reine de Navarre avait gardé bon souvenir au "Jurançon", le coteau fameux voisin de la capitale du Béarn et aux délicieux vins d'Espagne qu'on y consommait en abondance. Elle entendait bien ne point s'en priver à Usson. Mais, de son temps, des barrières douanières s'élevaient formidables d'une province à l'autre, les droits d'octroi étaient ruineux à chaque ville traversée. Le marquis de Canillac désireux de procurer à sa royale conquête le délicat régal qu'elle souhaitait, vit du même coup une occasion des plus propices d'éloigner pour longtemps le trop assidu Capitaine. Sur l'ordre formel de la Reine, D'aubiac, la rage au cœur, mais contraint d'obéir sous peine du pire, dut partir pour l'Espagne quérir le nectar désiré et tenter d'obtenir du Roi de Navarre l'entrée en franchise et l'exemption de tous droits pour les provisions de bouche destinés à sa  femme.
   Une lettre du Vert-Galant à la belle Corisandre de Gramont, son amie d'alors, nous apprend l'accueil que trouva d'Aubiac auprès du mari de "Margot". Le fin et spirituel "Diable à quatre" dut éprouver un malin plaisir à interroger le beau page, Ecuyer et Capitaine de sa femme, à se faire raconter les excentriques promenades, à dos de chameau, à travers la Limagne d'Auvergne, mais il ne voulut pas consentir à frustrer le trésor royal au profit de sa trop galante épouse.

   " Il est venu, écrit Henri à sa belle amie, un homme de la part de la dame aux chameaux, me demander passe-port pour passer cinq cent tonneaux de vin sans payer taxe, pour sa bouche, et ainsi est écrit en une patente. C'est se déclarer ivrognesse en parchemin ! De peur qu'elle ne tomba de si haut que le dos de ses bêtes, j'ai refusé."

   On sera édifié sur les sentiments de tendresse conjugale que nourrissait le futur Roi de France à l'égard de "Margot" par cet autre extrait d'une de ses lettres écrite au moment où il venait d'apprendre le double assassinat du Duc de Guise et du cardinal de Lorraine son frère, au château de Blois :

    -" Je n'attends que l'heure de ouir dire que l'on aura envoyer étrangler la feue Reine de Navarre. Cela, après la mort de sa mère, me ferait bien chanter le cantique de Siméon !" (2)

   Comme jadis, à Carlat, lorsqu'il revenait de quelque mission lointaine, Raoul d'Aubiac retrouva "Margot" aussi enthousiaste qu'au jour où il quittait, pour la suivre, le château de la Capelle-Marival, néanmoins, l'accueil du Gouverneur lui laissa peu de doutes.

1) " Ella fu posta nel Castello di Carlat in Overnia come prigione è di là dopo qualche tempo trasferita ad Ussone nella medesima provincia sotto alla custodia del marchesse di Canilhac, il quale, come se diceva, fatto prigione della sua prigioniera, l'haveva riposta in liberta" 

2) Pour excuser les mauvais souhaits d'Henri IV à Catherine de Médicis, il ne faut pas oublier qu'elle était sa belle-mère, qu'elle l'avait obligé à abjurer le Protestantisme au Louvre dans la nuit de la Saint-Barthélemy et qu'on lui attribuait la mort de Jeanne d'Albret, empoisonnée par elle à l'aide de gants parfumés.
Source :
Texte : extrait No 17 du journal "La Musette" Revue artistique et littéraire des originaires du Massif-Central,  1909.
N'hésitez pas à laisser un commentaire, merci de votre visite et à bientôt. 

Commentaires

Abonnement au flux :

Archives du blog :

Plus d'éléments