Une bien belle légende d'Auvergne : le petit cavalier nocturne, de Joseph Bérard.

 Le petit cavalier nocturne.

Ferme d'Auvergne


   C'était, il y a bien longtemps, en hiver, dans Callonges, petit village d'Auvergne. Toute la nuit, la neige avait déversé sur la campagne ses blancs flocons. Aussi, vers les six heures et demie ce matin-là, François Soret, ouvrit, pour la première fois, la porte de la maison, murmura-t-il, un peu étonné :

- Tiens, la neige. Hier soir, j'ai dit à la Toinon que ça gèlerai. Ah !"

   Un bâillement acheva cette phrase et le père Soret se dirigea vers l'écurie pour donner "la botte" à son bétail. Les gros sabots creusaient avec insolence ce beau linceul uni dont ils avaient la primeur. Mais bientôt, François s'arrêta, stupéfait. Aux abords de l'étable, des empreintes de chevaux, de bœufs et même de moutons, nombreuses, entre mêlée, grises sales, s'en allaient vers la place.
   Le père Soret s'approcha, poussa la porte. Le cheval entendit le bruit et dans son coin, il hennit.

-Je viens, je viens, patience mon bon César ! dit le paysan.

   Il tapa sur le dos de la bête. Aussitôt il recula, regardant sa main : elle était humide. Il la fit glisser, de nouveau sur l'échine de l'animal. L'eau à petites gouttes coulait.

- Bizarre, articula François, ce n'est pourtant pas une température à suer. Voyons voir !

   Il refit l'expérience sur la paire de bœufs et les quatre vaches : le résultat fut le même. Les pauvres animaux étaient couverts de sueur. Soret, de plus en plus perplexe alla vers la partie réservée, durant la mauvaise saison, aux moutons. Il les examina, leur laine, souple, était toute mouillée. François ne savait que dire, ne savait que faire. Enfin, en hâte, il glissa le foin dans les râteliers et partit avertir sa femme. La Toinon n'était pas encore levée, c'est au lit qu'elle apprit ces faits surprenants.

   Les Soret avaient décidé entre eux de ne souffler mot à personne de cette aventure vraiment étrange.
   Mais un secret ne peut dormir longtemps chez une vieille paysanne... aussi lorsque la Toinon vit sa voisine septuagénaire, la demoiselle Anaïs aller chercher de l'eau, s'empressa-t-elle vite de l'appeler et de lui conter l'histoire.

-"Ah Bah ! Le François aura vu mal.

- Non, non c'est comme je vous le dis, pour moi quelque "brigand" voulait nous voler notre bien, ensuite il a eu des remords. 

-Vous croyez !

-Tenez (la Toinon faisant les gestes) je le vois. Il a détaché les bœufs et les vaches, lâché les moutons. Puis, il a fait sortir tous ça. Ensuite il a scellé, bridé le cheval, l'a monté et il a poussé les autres bêtes devant lui. Seulement, en route, il a eu des scrupules et nous a ramené tout le cheptel.

   Et sur ce dernier mot, entendu sur des lèvres parisiennes, la Toinon appuyait, appuyait, démesurément.

- Vous parlez comme si vous y aviez été.

- Ah ma brave Anaïs, si j'y avais été je ne le saurais pas mieux !

   ...A midi, tout Callonges se racontait ce qui était arrivé la nuit passée chez les Soret. Les jeunes souriaient malicieusement et les vieux disaient tout bas :

- Ce soir, il faudra bien fermer les portes, le "brigand" peut revenir chez nous et peut-être qu'il n'aurait pas de remords.

La nuit suivante, il gela.
   A l'aube, le père Soret qui avait guère dormi, dirigea ses pas vers l'étable. Maintes fois, il glissa, maintes fois, ses gros sabots l'entraînèrent et les rudes bras, seuls, en faisant de grands gestes dans l'air, parvinrent à maintenir l'équilibre de François. Il pensa qu'il ne pouvait pas avoir de traces sur le sol rigide et pénétra aussitôt dans l'écurie. Il alla vers les moutons, puis vers les vaches et les bœufs, enfin vers le cheval. Chaque étape était accompagnée des soupirs du père Soret, tous les animaux suaient. Mais ce qui redoubla sa stupéfaction fut de voir César bridé.

-Ah Non ! Cette fois, je n'y comprends rien plus ! 

   Et sans même débrider le cheval, il courut avertir sa femme. La Toinon dormait encore. Il la secoua rudement. Dans une demi-torpeur elle demanda, entr'ouvrant les yeux :

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Il y a qu'il faut te dégourdir un peu. Le cheval... Les vaches...les bœufs, Les moutons sont la même chose...César est bridé !

Ces mots, articulés avec peine par François, réveillèrent aussitôt la Toinon.

- Pas possible, pas possible !

- Mais si, je te dis. Quoiqu'il ne fasse encore bien jour, je l'ai bien vu, le bridon et je l'ai sentie, la sueur. Je ne suis pas fou !

-Attends, je me lève.

La Toinon sauta du lit, prit ses sabots, enfila un jupon et descendit dans le cuisine avec Soret. Elle alluma la lanterne, sortit et commanda :

- Prends une fourche, et viens, s'il y a quelqu'un on lui règlera son compte.

- Oh ! il n'y aura personne, va !

   ...Ils cherchèrent dans tous les coins, ils ne trouvèrent rien. Soret débrida le cheval, donna le foin, et tous deux revinrent, penauds, chez eux.
   La Toinon tempestait en elle-même. Son histoire de brigand tombait à l'eau. On allait se moquer d'elle...
Soret rompit le silence.

- Tu vois, ton compte ne tient pas debout. Ce doit être quelques jeunes gens, le Lucien, L'Hector et toute la bande, qui nous jouent ce tour.

- Tu pourrais bien avoir deviné juste, François !

- Tu sais, moi, dans ma jeunesse j'ai pratiqué toutes ces farces, je les connais. Alors, voici ce qu'il faudra faire : rien dire à personne. Tu m'entends bien rien, rien. Pour être plus sûr de ton silence je resterai tout le jour à la maison.

- Mais...

- Inutile d'ajouter un mot, hier je te l'avais bien dit, de garder ta langue et puis... Donc je m'occuperai vers toi... tiens, je réparerai les vieux paniers, et le soir nous irons dans l'étable et nous attendrons les événements.

- Mais...

- Tais-toi...Nous nous cacherons et s'il vient quelqu'un, gare à lui, il pourra numéroter ses os avant d'entrer.

Et les petits yeux noirs du père Soret lancèrent des éclairs.

   Le soir vers les six heures, après avoir fini l'ouvrage, François organisa une cachette pour la nuit. Il amoncela dans un coin trois ou quatre bottes de paille, lui et sa femme se posteraient derrière. Puis il chercha une petite caisse ouverte pour y mettre la lanterne toute allumée, avant l'arrivée des "inconnus".
   Bientôt, François et la Toinon fermèrent la porte de l'étable comme à l'ordinaire et se placèrent en "position". Ils s'assirent sur deux selles de bois, cachés par le rempart de paille, ils avaient à leur portée tout un attirail offensif et défensif : fourches, pioches, pelles, bêches. Ils posèrent la lanterne dans la caisse, rabattirent le couvercle, et dans l'obscurité et le silence, attendirent. Au moindre bruit venant de l'extérieur un frisson parcourait leur épiderme et tout bas ils se murmuraient :

- Les voilà, le voilà !

   Mais rien n'arrivait. Sept, huit, neuf heures passèrent ainsi... La demie de dix heures sonnait. Soret et sa femme allaient se retirer lorsqu'ils entendirent un bruit léger devant la porte. Ils restèrent immobiles, haletants.
   François tenait , à la main droite une fourche, à la gauche une pioche. La Toinon soulevait légèrement le couvercle de la caisse pour être prête à faire lumière au moment propice. Le père Soret ordonna doucement :

- Reste tranquille jusqu'à ce que je donne le signal.

Dans la nuit ils entendirent la porte s'ouvrir lentement. Un air frais caressa leur visage couvert d'une froide sueur.

- Qui est-ce, qui est-ce, hoquetait François.

   Dans son for intérieur, il regrettait presque, tellement il avait peur, d'avoir cédé à la curiosité. A deux pas de lui, il crut apercevoir une forme qui dépendait le bridon. Il attendit un instant puis, poussant la Toinon.

- Lumière !

Il renversa les bottes de paille. La faible lueur de la lanterne leur permit de distinguer un petit être, perché sur la crèche, en train de brider le cheval. Haut de deux pieds, habillé en Arlequin, de ses deux petits yeux brillants, surpris, il regardait les Soret.
   François jeta, stupéfait, les outils à terre et peut s'en fallut que Toinon ne lâcha  la lanterne qu'elle posa sur la petite caisse. Lorsque Soret  eut repris son sang-froid, il courut vers le gnome qui ne chercha pas à s'échapper. Il le souleva sous les aisselles. Le nain allongeant le bras lui griffa la figure, François poussa un petit cris de douleur et porta le petit être vers la lumière. Aidé de sa femme toute tremblante, il l'immobilisa.
   Du coude, le père Soret s'essuya les gouttes de sang qui coulaient de l'égratignure, et commença, secondé par la Toinon, un interrogatoire :

- Me comprends-tu ?

- Oui, parfaitement, répondit l'autre d'une petite voix aigre.

- Qui est-tu ?

- Je suis le lutin Kataman, du Royaume des Ombres.

 - Un lutin, un lutin s'exclamèrent-ils ensemble, il nous portera malheur !

- Pas du tout.

- Pourquoi, nous prends-tu nos bêtes, toutes les nuits.

- Je vous les rends, je ne suis pas un voleur.

- Pourquoi...?

- C'est pour m'amuser, me promener avec une nombreuse escorte !

   A ces mots, François et sa femme lâchèrent Kataman. Ils étaient indignés. Soret croisa les bras sur la poitrine et regarda Toinon.

- Crois-tu ? Quel toupet !

   Tout à coup un verre de la lanterne vola en éclat. Elle tomba à terre, ce fut la nuit. Kataman glissa sans bruit et sous le regard de quelques étoiles perdues dans l'obscurité, il disparut.
On ne le revit jamais plus.

   Ainsi se termine une des plus belles légendes que dans les chaudes veillées, les vieux ont coutume de raconter en dégustant avec lenteur la bonne pipe qu'ils serrent entre les dents, tandis que les volutes de fumée bleue montent et se perdent sous la sombre voûte des étables.

 Décembre 1923   Joseph Bérard.


Sources : Texte de Joseph Bérard © recherches et documentation de Regards et Vie d'Auvergne. N'hésitez pas à laisser un commentaire au bas des articles, ou vous inscrire au flux en vous abonnant. Merci de votre visite et à bientôt. 

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