Le réveillon de Noël.
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Noël. |
Non, jamais il n'y eut, de mémoire des anciens, plus joyeux
réveillon, dans la grange de la mère Mariette, que celui de
Noël 1945.
Attenante à l'habitation, vaste, propre, elle a été transformée
prestement, tout le monde s'y étant mis, en la plus magnifique des salles à
manger. Des branches de verdure : sapins, lierre, houx, parent les murs,
s'entrelacent en guirlandes au-dessous des poutrelles soigneusement
débarrassées de leurs toiles d'araignée. Et la vaste table dressée au milieu,
des planches sur des tréteaux avec un drap bien blanc en guise de nappe, offre
le plus
appétissant aspect.
Les restrictions ? Oubliées, finies, du moins ce jour-là : tout
le hameau va festoyer, d'abord pour célébrer le retour au complet des chers
rapatriés, car ils sont revenus tous les onze ! Puis en l'honneur de la divine
naissance. Déjà, avant le départ pour l'église, ils ont chanté maints vieux
Noël à la veillée, devant la crèche illuminée et fleurie si bien arrangée en
un angle de la grange. C'est le berceau du dernier nourrisson de la mère
Mariette, garni de paille, qui a reçu le gros poupon de celluloïd représentant
l'enfant Jésus. Et quant aux bœufs, à l'âne, aux moutons, aux bergers, ils ont
été découpés dans bois ou carton par le couteau ingénieux et patient des onze
rescapés, qu'un tel labeur emplissait de joie.
Combien seront-ils maintenant, à ce retour de la messe de minuit,
où ils ont chanté et prié d'une seule âme reconnaissante ? Mariette, dès
l'entrée, les renseigne:
-" Seulement trente-sept, Pierre n'est pas revenu. "
Un ah ! Unanime de désappointement. Ce grand Pierre Ruvidan, le
valet de la ferme du maire, qu'est-ce qui lui a pris, alors qu'il était le
plus ardent aux préparations de la fête, de s'en aller comme ça il y a quatre
jours jours, sans même dire où ?
Les suppositions se croisent :
- " C'est juste après que le facteur lui a apporté une lettre."
- " Oui, même qu'il a fait une drôle de figure et qu'il a tout planté là
pour courir prendre l'autobus de Besse."
-" Dis donc, monsieur le maire, il ne t'a rien expliqué ? Et tu l'as
laissé filer sans chercher à savoir? "
A l'interrogation de son copain Bonnafous, le maire Thomas, un
soldat de l'autre guerre, hausse les épaules :
-" Tu crois que j'étais là pour l'attendre. Je faisais des labours au
champ du communal. Quand je suis rentré, j'ai trouvé dans la cuisine ce mot
au crayon :
-"Obligé de partir pour affaire urgente, excuses et à
bientôt."
Devant l'impossibilité de savoir, il faut bien que les curiosités
se calment. D'ailleurs à présent, c'est le joyeux brouhaha de l'installation
autour de la table, où les fringales vont pouvoir se sustenter.
- " Hein, mon vieux !" Lance Julien Sauvat à son
voisin Rémy qui fut au stalag VII B son compagnon d'infortune, dommage que
nous n'ayons pas eu ça pour nous caler les joues chez les Boches. N'est-ce pas
Sylvie ?
L'interpellée, la sœur de Rémy, visiblement très loin de la
réunion joyeuse, ne répond pas et les plaisanteries se croisent :
- "C'est le grand Pierre qui a emporté ta langue?"
- "Faut te faire une raison, ma fille, puisqu'il a promis de
revenir bientôt..."
- "Alors on lui fera la commission pour toi, puisque tu as
l'air de ne pas oser lui dire..."
Rougissante, revenue à la réalité, Sylvie tente de protester,
mais sans succès. Et le réveillon se poursuit, au milieu des rires.
Soudain un coup à la porte, une entrée brusque saluée d'une
clameur :
- "Enfin : le lâcheur !"
Pierre Ruvidan est là, très emmitouflé dans un grand manteau, lui
si peu frileux d'ordinaire et un vilain petit chien, entré derrière lui, se
colle à ses talons craignant visiblement une rebuffade. Tous se sont levés,
l'entourent, étonnés, questionnent :
- "Qu'est-ce que c'est que cette sale bête ?"
- C'est ça peut-être que tu es allé chercher ?
Du geste il les fait taire. Il veut sourire et ce sourire
tremble. Il rejette en arrière son manteau :
- "Il a quinze jours, il s'appellera Noël, dit-il
simplement."
Indifférent aux airs ironiques aux mines ébahies, il se tourne
vers la mère Mariette et lui tend un bébé !
- "J'ai pensé, puisque vous avez toujours des nourrissons, que vous
pourriez prendre celui-là. Avec vous il sera bien et vous savez, je me
charge de tous les frais, vous pouvez être tranquille."
Alors seulement, il surprend certains clins d'yeux, devine
certaines allusions et dit, très grave :
- "C'est le petit à la Marie-Rose. La mère est morte avant-hier à
l'hôpital d'Issoire."
Tous se regardent, surpris : Marie-Rose, si légère et si jolie,
cette fille que Pierre projetait d'épouser jadis et qui, pendant la guerre,
était devenue par sa conduite la honte du village et avait dû, il y a quelque
mois, le quitter, son état faisant scandale.
La mère Mariette proteste, indignée :
- "Et tu veux que je m'embarrasse de ça ! Que ces peut-être la pire des
canailles qui en est le père et que la mère, elle a joliment bien fait de
mourir, a été la dernière des trainées ? C'est donc que tu en tenais
toujours pour elle ?"
Sans s'émouvoir, il fait un signe de dénégation, et doucement,
hésitant parfois à exposer toute sa pensée, il laisse tomber les phrases
pitoyables dans le grand silence qui vient de se faire :
- "Comprenez-moi. J'étais là-bas, je n'ai pas vu mourir ma mère, mais
c'était une sainte, vous le savez. Si elle était encore là, elle m'aurait
engagé à agir ainsi que je l'ai fait. Non, je n'aime plus Marie-Rose, mais
je la plains, la pauvre n'a pas eu de mère pour la garder du mal puisqu'elle
était de l'Assistance. Elle m'a écrit l'autre jour, voici ce que disait la
lettre :
- Pierre, je sais que je vais mourir. Je voudrais te voir pour
que tu me pardonnes et être sûre que le Bon Dieu me pardonnera "
"Alors, je suis parti. Elle a su que je ne lui en voulais pas
et je lui est promis de m'occuper de son petit, d'en faire un bon Français
et un bon chrétien. M. l'aumônier de l'hôpital m'a approuvé, à qui j'ai
demandé conseil, de vouloir adopter et aimer cet abandonné, il est innocent,
lui. J'ai dit qu'il s'appellerait Noël, j'aurais dû ajouter : Noël
Ruvidan."
Bonne femme, se retenant de pleurer d'attendrissement, la mère
Mariette, en femme experte, donne au bébé les premiers soins, le tourne et le
retourne pour le langer, le fait boire. Tous sont émus.
Ils ont oublié les alléchantes promesses du réveillon, ils
entourent leur camarde, le félicitent; Une boutade de Rémy détend la situation
: il lance une bourrade amicale au grand Pierre en disant :
-"Sacré Ruvidan, il est pressé d'être en famille. Et ce pauvre mioche
aura au moins le plus beau papa du village !"
On rit, mais Sylvie, doucement, s'est avancée, confuse, sentant
que son audace est en ce moment nécessaire. Elle touche le bras de Pierre, il
la regarde et elle murmure :
- "Et quand tu voudras, Pierre, il aura aussi une maman."
Ebloui du bonheur qu'il entrevoit, le grand gars serre dans ses
mains robustes la menotte de la fillette. Et c'est un ban enthousiaste qui
salue cette annonce de fiançailles.
Devant la crèche, sur la paille retirée du berceau, le petit
chien s'est couché. Dans le berceau la mère Mariette vient de déposer
l'enfant, à la place du poupon de celluloïd :
-" C'est bien mieux, tout de même, un Jésus vivant, murmure la bonne
femme, déjà maternelle, au nouveau-né."
Tous approuvent, un grand souffle de bonté passe sur la réunion.
Puis la gaîté reprend ses droits, Rémy entraine Ruvidan vers la table du
réveillon où tous se réinstallent, tandis que Julien Sauvat clame :
-" Camarade, la séance continue : notre ami Ruvidan a besoin de
prendre des forces pour élever son ainé, et tous, au dessert, nous allons
trinquer à ses fiançailles."
Henry Franz.
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Noël. |
Sources : © Article et illustrations Regards et Vie
d'Auvergne, d'après un texte de Henry Franz, un auteur Auvergnat énigmatique, puisque sous ce nom se cachait une femme.
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