samedi 27 avril 2013

Le marché à Olliergues, Puy-de-Dôme.

Le Marché à Olliergues.

 
Le marché à Olliergues, Puy-de-Dôme.
   La femme qui descend la rue de la gendarmerie, face au vieux château devant le clocher élancé, pense-t-elle à ce qu’Ollièrgues devait être autrefois ? 
   Oh ! Non, sans doute. Pourtant un souci la travaille, elle hoche la tête à petits coups et compte quelque chose sur ses doigts. L’a-t-on roulé sur le poids de son beurre ou bien n’a-t-elle pas su bien vendre ses fromages ?
    En tous cas elle s’en retourne de ce pas. Le bout doré d’une miche dépasse le panier de vannerie ; le sac rouge d’un paquet de café et le carton gris d’une boite de sucre se voient à travers.
 Son marché est fait, il faut s’en aller au plus vite, la besogne l’attend à la maison.
   Le Château où, parait-il, Turenne faillit naître appartint aux Latour-d’Auvergne. Il était isolé sur son monticule ; la Dore, que l’on a détournée par la suite, l’entourait. Il reste encore des tours qui devaient faire partie de sa défense avancée ; on les a englobées dans des maisons ; une rondeur à l’angle d’un bâtiment les décèlent. Il en est une au coin du couvent, une autre rue de l’Agneau. Plus loin, d’autres bâtisses fort anciennes, en montant « le Pavé », on lit une date sur une porte en angle : 1520, en face une maison moyenâgeuse à croisillons et étage surplombant. Et la rue elle-même doit être vieille, les maisons qui grimpent de chaque côté jusqu’à la place du marché à la « pidance » sont sans régularité, noires et très peuplées malgré tout.
  
Le marché à Olliergues, Puy-de-Dôme.
Le dallage est plus récent ; il était nécessité par les torrents d’eau qui, à la saison des fortes pluies, descendaient tout droit de Chabrier-le-haut. Un étrange village abandonné aujourd’hui. Les sombres murailles des maisons sont couvertes de mousses verdâtres, les toits crèvent les ronciers, cachent les portes disloquées. On pourrait croire qu’une catastrophe ou une peste l’a vidé tout à coup de ses habitants : non, c’est plus simple, les jeunes sont partis pour gagner leur vie ailleurs et à mesure que les vieux sont morts les maisons se sont fermées.
   C’est de là que commence la « coursière » en descente rapide ; la route est longue et toute en lacets. Ce chemin est encaissé et profondément raviné par les pluies ; arrivé en haut de la ville, le torrent acquérait une force à tout entraîner. C’est pourquoi l’on pava la rue en pente. Les pierres irrégulières se sont un peu adoucies d’usure. Autrefois, de chaque côté et jusqu’au bas se tenaient les étalages du marché ; l’industrie de toute la région s’y donnait rendez-vous.

    Tout à fait en haut, une sorte de palier autour d’une croix ; les montagnards du Brugeron et de plus haut y portaient, à dos d’ânes, toutes sortes d’objets en bois : battoirs à linges, planches à laver, pelles, râteaux mortier à sel avec le pilon, « cuillères », louches, « écueilles » à soupe, plats à lards, semoirs, cartons-doubles décalitres, seilles, jarlons, etc…

   Un peu plus bas, à un tournant à pente raide, se tenait le marché aux fuseaux, des fuseaux non à faire la dentelle, mais à filer la laine et le chanvre. On les apportait  à hottées avec des manches d’outils faits au tour. La tradition voulait qu’il tombât plus de monde à Ollièrgues au marché des fuseaux pour la foire de Noël, qu’à la saint-Martin à Clermont ou à la saint-André à Ambert. C’était une facile plaisanterie, car à cette époque de l’année le gel ou la neige rendent les pierres si glissantes que les culbutes ne sont pas rares, les habitués s’en amusent, eux qui vont de pavé à autre, tels des chats.
    En face, sous une voûte de porte, se trouvaient les vendeurs de chanvre que l’on amenait de Limagne ou du Forez, même de plus près, de Tours-sur-Meymont. Les femmes en achetaient pour filer aux veillées, pour quelques sous la livre. Il était brut, grossièrement peigné et pas encore blanchi. Il était divisé en plusieurs qualités : les grands corps, le plus long, le plus beau, les petits corps et l’étoupe, l’écorce, les bourres qui tombaient sous les peignes.

    Le marchand mêlait grands et petits corps pour tout faire partir ensemble ; seule la dernière catégorie se vendait à part. Il y avait encore les « Peillades » le bout de la toile où les fils de la chaîne sont attachés aux " garniements " du métier. On nouait ces bouts et on tissait soit une toile grossière, hérissée de noeud, ou bien des torchons.
Le marché à Olliergues, Puy-de-Dôme.
Les vendeuses de tresse se tenaient tout près, parmi leurs rouleaux blonds de différentes grosseurs, ces tresses de pailles étaient aussi de qualité diverses, la toute ordinaire à six ou dix brins de paille choisie, assouplie à l’eau ; de la plus fine, de la refendue, faite avec de la paille que l’on partageait en deux ou trois au moyen d’un petit instrument de buis muni de pointes taillées au couteau dans le bois et qui avait la grosseur et la forme d’un poinçon à faire les jours des broderies.
On la travaillait aussi en fantaisie : de la tresse à picots, de la tresse cochée-à-dents pour orner le bord des chapeaux, d’autre teinte en couleurs, noires, bleue ou rouge. Les couseuses de chapeau pour femmes et pour hommes ainsi que les faiseuses de cabas s’y approvisionnaient de marchandise, puis apportaient leur travail aux foires jusqu’en Forez et plus loin.

    Puis venaient les « bourrassières ». A même le sol, tout un tas de vêtements, de guenilles, vieilles robes, pantalons, gilets, redingotes, de la soie, du drap, de quoi se vêtir pour quelques sous, des morceaux d’étoffes, des mouchoirs de cou que l’on portait en pointe derrière, brodés ou à fleurs, tissés, de vieux châles et là-dedans de la vermine, on disait que les poux se donnaient par-dessus le marché. Malgré cela les amateurs ne manquaient point. Il s’y trouvait parfois de riches occasions. Une femme peu fortunée de La Pérouse acheta pour peu d’argent tout un paquet de vieilles épaulettes de soldat. Elle avait son idée. Il s’agissait de les défaire ; toute la maisonnée se mit au travail. Les franges étaient de belle et bonne laine ; une fois détordues et les fils noués bout à bout, on la fit teindre en bleu foncé et Rochette leur tissa une jolie serge très solide, de quoi habiller les deux gamins pour leur première communion. Ces habits faits chez eux par un tailleur à la journée étaient si avantageux qu’ils les portaient encore jeunes gens.
   Où la rue s’élargie, se tenait le marché aux sabots.
Il y en avait de toute forme, de toute dimension : couverts entièrement, les uns pattus à fortes semelles et nez larges, d’autres à bout pointu, de ceux qui font dire que l’on ne voudrait pas en recevoir un coup quelque part.

    Puis les fantaisistes, garnis de cuir, à brides et découpés sur le pied avec toutes sortes de façons où l’ingéniosité du fabricant se voyait aux motifs gravés en plein bois et souvent sans autre outil qu’une pointe de couteau. Des fleurs teintes en dedans avec du rouge et du vert pour les feuillages, des oiseaux en noir sous le verni jaune, des dessins différents ; le sabotier ne manquait pas d’en offrir une paire à sa promise, fignolés avec soin.
  
Le marché à Olliergues, Puy-de-Dôme.
    Tout près, le marché à la ferraille où se trouvait toutes sortes de choses ; des outils, des clous, des pointes, des déferres, des bouts de chaîne, un mousqueton, etc…
Au-dessous, se trouvait la vieille halle. Pour aplanir l’emplacement, on avait fait une murette en contre-bas ; cette murette l’entourait à hauteur d’appui et cessait pour permettre l’entrée à droite et à gauche. Tous les courants d’air, tous les vents y prenaient et elle regorgeait de petits marchands : bancs de mercerie, marchande de blanc, de bonnets, de dentelle, de mousseline et surtout de tous tissus. Les « Noyes » venaient y acheter de quoi faire leur habit de noce ; les bancs débordaient en dehors.

   En-dessus, autour de la fontaine, se tenaient les toiles ; les particuliers y portaient leurs pièces en un rouleau plus ou moins gros. Le revendeur qui l’emportait pour la vendre dans les pays s’y approvisionnait. Quand on s’en était défait, on pouvait se munir de chanvre, de marchandise nouvelle et bien heureux si pour le travail de la semaine il restait une pièce de cinq à huit francs. Avec cela on achetait l’indispensable, et le reste au « magot » dans un fond de biche, dans un trou de pisé, sous une tuile.
  
Le marché à Olliergues, Puy-de-Dôme.
A côté, les boulangeries avaient leurs bennes de miches, de couronnes de toutes sortes ; il en venait de Courpière, de Cunlhat. Une miche rapportée à la maison était grande friandise et si quelque mioche avait suivi, il n’était pas content avant qu’on lui ai acheté un michon d’un sou, qu’il croquait avec gourmandise.
En automne, se vendait  aussi les toisons des brebis toutes brutes. On sentait de loin l’odeur du suint.

   Après quoi, on était en bas. La halle au blé, de construction plus récente, présentait un aspect tout particulier : des voitures, des ânes bâtés l’entourait. C’étaient les meuniers qui venaient cher cher les moutures de leurs pratiques. A mesure que l’on avait fait vente, les hommes, dessous leurs blouses, les femmes de leur cabas, vous sortez le sac de la fournée ; on le faisait garnir de seigle par les marchands, dont les sacs s’alignaient entre les montants du pourtour et le meunier l’emmenait.
    Le marché fini, on était à l’aise pour flâner un peu, écouter une complainte que l’on chante sur la place, trouver un camarade avec qui on va boire bouteille à l’auberge. Encore fallait-il quelque occasion particulière comme un mariage à mener. Beaucoup aimaient bien s’en occuper, se mettre «  Bertrand », s’entremettre pour faire connaître garçons et filles, parler aux parents. Ensuite on les invitait à la noce et durant les «  fréquentations » on les menait aux visites.

   Et ceux qui travaillaient en journée chez le monde, maçons et charpentiers prenaient leurs entreprises ; et toutes ces choses se traitent de préférence à une table d’auberge. Une autre grande affaire, l’arrivée de la diligence. Bien avant l’heure, on se massait autour du poste de relais pour voir et interroger ceux qui en descendaient. De près ou de loin, on avait des parents, des connaissances dans d’autres départements ; si on avait la chance de rencontrer quelqu’un de connu, c’était de quoi parlait au village le reste de la semaine.
   Pendant la guerre d’Italie, en 1860, et plus tard en 1870, on venait exprès à Ollièrgues pour en savoir des nouvelles ; les lettres étaient rares, presque personne ne sachant écrire dans les campagnes.

Le marché à Olliergues, Puy-de-Dôme.
  Faire le voyage de Clermont était une grosse affaire. Si on y avait quelqu’un, les fromagers qui y allaient de temps en temps ainsi qu’à Thiers faisaient les commissions. Dans  l’après-midi, les rues, la place se vidaient, les bourricots chantaient, à leur façon, la joie du retour, quand bien même il leur fallait porter leur maîtresse, quelque grosse montagnarde, à califourchon ; et c’était des groupements de gens du même côté qui s’assemblaient pour que le trajet leur parut moins long.

   Bien plus tard, quand eut lieu l’ouverture de la ligne du chemin de fer, en 1885, la ville prit son aspect actuel, avec tout le commerce descendu dans la Grand’Rue. La route la traverse et le passage d’une auto divise les rassemblements de gens au bas du « Pavé » les jours de foire.
   La vieille halle n’existe plus, mais l’esprit, les intérêts, les soucis de ceux d’aujourd’hui sont-ils si différents de ceux d’hier… ?


R.Combe


Sources: L'Auvergne Littéraire, R.Combe, 1934.
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