dimanche 18 octobre 2015

L'Autobus, d’après un texte de Marguerite Sapy.

L'Autobus.

CPA Auvergne autobus

   "Je ne comprends pas comment vous pouvez y tenir, dans ces villes !"

   Ce chaud, qu'il y fait ! Ces gents qui y courent ! Ces autos qui nous cornent dans les oreilles !...
Moi, je n'aurais pas pu y faire ma vie. Et ces petites chambres que vous y avez : le lit, le garde-habits, une chaise et c'est plein, vous n'avez plus la place de vous tourner entre les quatre murs. Je n'en ai pas l'habitude, bien-sur et on se fait à tout, mais quand même, j'aime avoir grand de pays autour de moi pour y faire mes mouvements. Autrement je suis comme un oiseau qui se dépérit derrière ses barreaux ...
Hier, j'étais à la foire. Oh ! Je ne veux plus y retourner ! Dans cet autobus, d'abord, pour y rentrer, moi et mes paniers, ça été la croix et la bannière.
C'était plein comme le dedans de l’œuf et toujours il y montait du monde nouveau. Une demoiselle de Paris qui s'en retournait après ses vacances disait que c'était bien mal fait, que quand il y a tant de navigation, on doit mettre deux voitures pour assurer le transport des voyageurs, au lieu de les empiler comme ça. Pensez, si le moteur s'était cassé, chargé comme c'était, et par des routes de descente pareille !... Si nous aurions été jolis, tous !..
.
   Il y avait à côté de moi, une femme de Charrier qui craignait ce goût d'huile brûlée qu'on sent dans les autos. La pauvre ! Elle ne trouvait plus sa salive ni sa respiration. Elle vous aurait fait pitié, tant comme elle était blanche de couleur. Ça l'a travaillée tout le long du chemin, son manger du matin devait lui peser sur l'estomac, je pense. Il lui aurait fallu un peu de goutte sur du sucre pour le lui faire passer.
On était pas trop bien, dans cet autobus, mais on ne s'est pas fait de mauvais sang, tout de même, je vous le dit ! Il y avait un garçon de Viveroles, de ceux-là qui sont faits pour amuser le monde. Il aurait fait rire quelqu'un qui aurait enterré son père la veille, avec ces mots qu'il avait à la montée des gens. Ils en ont fait, avec cette Parisienne !
A Chardenolles (1), il a fallu e'empiler encore d'avantage, pour une grosse qui traînait des canards avec elle. Ce garçon a dit :

- Je vais en prendre une sur mes genoux !

Personne ne voulait y aller. La Parisienne faisait des manières... il fallait entendre ça ! Ça ne l'aurait pas déshonorée ! Elle était la moins pesante ! Ces jeunes villes de la ville, c'est maigre, c'est étroit, ça fait pitié ! A la fin cette vieille femme qui portait les canards a dit :

- Oh ! Moi, ça ne me fait rien, je m’assoirai bien sur les genoux de ce drôle...!

l'Autobus

  Et elle s'installe. De rire ! De rire dans cet auto ! C'est que ce garçon n'était pas à la noce avec cette femme qui l'écrasait... Le monde s'amusait autant qu'au théâtre. Ça faisait chanter les canards et celle qui était malade gémissait dans son coin, bonnes gens, sans qu'on pense à lui porter secours.
Je ne sais pas si c'est le rire ou le renfermé, mais j'avais la tête en morceaux quand je suis descendue de là-dedans.





  J'avais des commissions à faire pour moi et les voisins. Vous savez comme c'est fait dans les maisons, il y manque toujours quelque chose, alors on se le fait porter par les uns, par les autres, quand on en sait qui vont aux foires.
Il me fallait des clous pour ferrer les sabots des vaches, par temps de gelée, ça les empêche bien de glisser. Du café vert, nous le brûlons chez nous, il est tellement meilleur et nous sommes tellement gourmands pour le bon goût du café ! On en boit, on en boit de ce café ! Çà ne peut pas se dire !  Ça remonte le courage. Il me fallait de la finette pour faire les pantalons de ma petite. Pour s'en aller à l'école, dans le mauvais temps, ça la tiendra bien chaudette... Il me fallait un manteau pour mon Pierrounet qui va de noce de sa marraine de dimanche en huit. A cet âge, les habits ne font point de profit. Les enfants changent de taille et ils ne peuvent plus rentrer dedans l'année d'après. Heureusement qu'il y a la Jeannette par derrière pour user ce qui lui tombe trop petit... Il me fallait des remèdes pour la maladie de pieds des moutons et pour le mal d'estomac de mon homme, du fil de fer pour la caisse des lapins, un moule rond en fer pour faire des gâteaux, un balai jaune pour faire la chambre d'en haut...Et je ne sais pas quoi encore !...

   J'avais pris un plein porte-monnaie d'argent. Je n'en n'ai point rapporté. Dans les magasins, ma manière est de marchander, on se fait toujours rabattre quelque chose, mais de prendre le plus beau, a regarder les mauvaises qualités, on perd son temps et son argent. On ne vous en donne que pour vos sous...Ce que les marchands vendent cinquante sous fait meilleur profit que ce qu'ils laissent pour quarante : il n'y a que les bêtes pour ne pas le comprendre...
   Le temps de suivre toutes ces portes de boutiques, d'aller faire un tour du marché des veaux pour savoir les prix et c'est presque le moment de retourner prendre la voiture pour se rendre chez soi. Ces veaux ! Ça se donne pour rien, voyez-vous ! Et le malheureux c'est que vous ne connaissez pas de différence de prix si vous achetez de la viande... Les paysans se crèvent pour engraisser les bouchers. Ils ont bon faire, ceux-là. Mais, ça ne leur portera pas bonheur, parce que les sous qu'on vole brûlent les doigts et se déprofitent sans donner d'aise à personne...

   Je me suis plantée un bon moment à écouter ceux qui chantent. Le goût devrait m'en avoir passé à mon âge, mais ceux-là chantaient trop bien. Il y avait un grand noir qui remuait ses doigts, sur l'accordéon, c'était un plaisir de le voir faire. Un autre jeune poussait le refrain avec une voix, oh ! mais une voix !...
C'était de ces chansons d'Amour, des bêtises ! Mais on ne peut pas dire l'effet que ça vous faisait. Je suis partie, quand ils ont passé à travers les gens pour vendre les paroles de ce qu'ils chantaient. Mais j'ai l'air dans la tête. Je l'ai même tellement que je ne peux me le bouger de la mémoire...

   Ça vous casse le cerveau, ces bruits de ville. Ça vous rentre dedans malgré vous et ça martèle tout le temps. Je ne suis pas habituée à cela et je le supporte mal.

- Voulez-vous que je vous dise ?
Pour que je sois à mon aise, pour que j'aie la pensée en repos, il me faut la tranquillité d'ici...


1) Chardenolles : était parfois utilisé pour  le vrai nom Chadernolles près de Marsac-en-Livradois.


Sources: texte de Marguerite Sapy, village..
                  Illustration J.Mario Pérouse.
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