jeudi 11 juillet 2013

Le travail chez soi.

La travail en Auvergne.


femme Auvergnate

    D’un grand coup de balai, la « Fine » a chassé la poule grise et les douze poussins qui picoraient des miettes sous la table.

-« Oh ! De cette clousse, on l’a toujours entre les jambes ! »

Puis, en préparant la flambée de genêts pour « monter » la soupe du soir, elle m’a raconté leur vie de femme.
   
   J’en connais, de la ville, qui se promènent par nos chemins, qui font le tour de nos étables et qui nous viennent :

 Oh ! Que vous êtes bien  à la campagne !... »

Ça me fait rire, en dedans, je me dis :

-«  S’il te fallait être plantée à cinq heures, tous les matins, et ne pas t’arrêter une minute le long du jour, tu ne te trouverais peut-être pas trop bien !...

   Si vous aviez vu ma voisine, hier au soir !... Son petit, le plus grand, celui qui garde les bêtes, il lui ramène ses vaches à la tombée de la nuit :

-"Eh ! Rentre-les si tu veux !"

  A douze ans, ça n’a pas bien de raison. Le voilà parti à la pêche aux grenouilles avec d’autres. Cette femme, avec sa petite pendue après sa robe, une petite de cinq ans qui avait mal aux dents et qui se plaignait, et sur le bras, son dernier mimi qui est joli comme un bouquet et qui s’apprend à marcher. Il ne faut pas laisser les petits tout seuls quand ils sont comme ça, parce que s’ils tombaient, ça les dégoûteraient d’essayer leurs pieds.
    Eh ! bien, cette femme en a vu ! En a vu ! Pour rentrer les vaches ! C’était un vrai purgatoire ! Quand une rentrait, l’autre sortait. Elle n’était pas leste avec l’embarras de ses enfants ; la Colombe en profitait pour lui en faire voir comme les pierres des chemins.

«  Ah ! Bougre de Colombe je te sortirais bien de l’herbe, peut-être !... »
Mais elle :

-« Oh ! Petite ! Oh ! Petite ! »

femme Auvergnate, chèvre     Ça ne lui faisait pas plus à cette bête que si vous aviez craché en l’air. Quand elle en est venue à bout, ses moutons étaient par le trèfle qui se gonflaient. Elle les a bougé de là ; mais c’était les chèvres qui galopaient par le village…Ça ne vous en fait qu’une, ces sales bêtes ! Ce n’est pas méchant, ce n’est pas difficile, mais c’est excentrique et ça fait assez courir pour ne guère rapporter : une écuelle de lait tous les soirs et quatre chevreaux par an…
   Eh ! bien, cette femme s’est mise en retard dans son travail. Après, elle en a eu jusqu’à des heures impossibles pour tout finir. 
Travailler la nuit, au lieu de prendre son repos, ça vous mine la santé et ça fait grogner les hommes.
 Ils sont tous les mêmes : garçons, quand ils vous veulent, ils vous en promettent assez : ça doit aller comme sur du velours. Mais quand la noce est passée, ce n’est plus la même chose…
Du jour où vous quittez l’école, vous êtes brouillée avec le repos.
 Du jour où vous prenez un homme vous êtes accordée avec les tracas.
J’avais vingt ans quand je me suis mariée ; si j’avais su ce que j’entreprenais, je crois que je serais restée tranquille.
   Les hommes font bien le gros travail, mais quand ils ont fini, c’est fini. Ils s’assoient à la table, boivent leur coup et roule la cigarette. Nous, pendant ce temps, nous avons à redresser dans la maison, à arranger le feu, monter la soupe, tirer les vaches, panser les lapins, laver et coudre tout le monde, faire les bas et soigner nos petits…
   Quand on gagne une heure ou deux, c’est pour faire le beurre. Si la crème prend bien, ce n’est pas trop embêtant, mais il y a des fois où on dirait que le diable s’en mêle. Tu tournes, tu tournes dans cette baratte, et tu te mets en nage ; les deux bras te tombent, tu es hors de toi. Rien à faire ! Le beurre ne veut pas prendre…On a ces ennuis, par temps d’orage principalement, quand il fait pénible, et que l’on pâtit pour trouver sa respiration.

 
   Une autre affaire, c’est quand il faut faire cuire le pain. Oh ! Pauvre ! Courir au levain, chercher la farine, mesurer l’eau, et pétrir, cassée en deux sur la maie, une pâte qui se prend après les bras et qui est lourde, lourde comme un drap mouillé. Ensuite on chauffe le four, c’est comme si on plaçait l’enfer dans la maison et il se trouve toujours des gourmands pour vous demander une pompe aux pommes, ce qui fait le bouquet de l’ouvrage…
Avez-vous vu plumer les oies ? Oh ! Ça, ça me met le cœur en morceaux. Des bêtes qu’on nourrit, qui viennent autour de vous avec les poussins et que vous serrez entre vos deux genoux pour les peler vives ! C’est trop méchant ! Il faut le faire pourtant. Si on négligeait le travail qu’on n’aime pas, il se trouverait en plan !
   Entre les foins et les moissons, le dimanche, on va ramasser les plantes. Si vous n’avez pas les côtes en longs, comme le loup, vous avez vite fait de ramasser pour vingt ou trente sous de pensées. J’aime trop le faire. On est là dans le beau temps, "catounnée" sur ses talons à couper tous ces bouquets bleus qui sont jolis comme un mois de Marie et doux comme une peau de lapin…Ça fait plaisir aux yeux et aux doigts. Il faut vous dire que j’ai toujours eu du goût pour les bouquets. 
 Quand j’étais "petitounette" il me fallait une fleur dans le poing pour m’endormir.

   Oh ! Oui, on a pour s’occuper dans nos maisons ; mais ce n’est pas moi qui m’en plaindrai. Qu’est-ce qu’on deviendrait s’il fallait se croiser les mains sur les genoux devant sa porte ?...On serait vite mangé d’ennui…
   On aura tout l’autre monde pour se reposer, c’est bien plus qu'il n’en faut…





Sources : Village, de Marguerite Sapy, 1936.
                   © Alain-Michel, Regards et Vie d'Auvergne.
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