dimanche 5 mai 2013

Histoires incroyables de Chasseurs.

Chasseurs en Auvergne.


carte postale Chasseurs du Mont Bar; Haute Loire

   En septembre 1918, mon tour de partir en  permission étant arrivé, je quittai sans regret le morne et puant ravin de Cugny, laissant ma batterie aux soins d’un parfait lieutenant.
   Ma joie fut grande de retrouver au village natal mon voisin Laterisse dont j’avais été fort en souci et qui, par miracle, avait fait, sans dommage pour sa peau, toute la guerre au 339è d’infanterie, où il gagna les galons de sergent et quelques citations.
   Chasseurs l’un et l’autre,
nous décidâmes d’aller, un après-midi de dimanche, à la recherche d’une compagnie de perdrix rouges dont nous connaissions l’habitat ; nous pouvions sans scrupule nous accorder ce menu plaisir ; le « Boche » reculait de la Somme à la Meuse et chacun, confusément, sentait proche la fin de la guerre. Tout en parcourant les taillis, nous devisions chasse et guerre, ce qui est une façon de chasse.
    Laterisse avait laissé son régiment au sud de l’Argonne, région giboyeuse où abondent les grosses bêtes : cerfs, sangliers, renards et même, disait mon compagnon, les loups. Comme je marquais  une certaine incrédulité touchant l’existence des loups, Laterisse me rappela qu'il y a plus de 25 ans un loup avait, sous mes yeux, enlevé le chien du berger de notre village…Quoi d’étonnant alors que ces fauves existaient en forêt d’Argonne ?
   L’histoire,  je l’avoue était aussi accréditée que celle de la bête du Gévaudan de sinistre mémoire. Les hivers, on en parlait au coin du feu en même temps qu'on rappelait le combat que dut soutenir jadis, un chien de parc contre un loup de forte taille devant la porte d’une étable du village.
    Dans leur lutte chien et loup poussèrent la porte et pénétrèrent dans l’étable à la grande surprise des veilleurs réunis qui n’eurent pas la présence d’esprit de refermer la porte et d’assommer le loup. Ne racontait-on pas aussi, qu’un violoneux, au retour d’une noce, fut escorté jusqu’à l’entrée du village par un loup ; l’émotion causée par ce compagnon insolite, les copieuses libations de la soirée, empêchèrent l’homme de lui jouer un air de son instrument ce qui l’eut certainement mis en fuite.
   Je vais, dis-je à mon ami, te raconter la véridique histoire de la chienne Diane de notre berger, Durant Batifoulier, laquelle ne fut pas dévorée par un loup, ainsi que tu le crois.
J’avais 16 ans. C’était l’hiver. Un soir Durand et moi allâmes veiller au hameau voisin. La campagne était couverte de neige ; le vent soufflait du sud ; il faisait relativement doux ; malgré le ciel nuageux, grâce à la neige, la visibilité était bonne.
-« Quel temps propice pour aller à l’espère ! (à l’affût) » me dit le berger.
-«  Je suis sûr qu’à cette heure les lièvres doivent espinguer (jouer, faire des cabrioles) dans votre ravière (1) des Splots ! »
   A la veillée, naturellement, il fut question de chasse, cet éternel sujet d’histoires fantastiques dont les paysans parlent en Poètes et en Tartarins.
   De retour à la maison, le sang fouetté par l’air frais, nous partîmes à l’espère, à la ravière, que nous savions être le pacage de prédilection des lièvres de la contrée. Assis dans une rase, nous attendîmes ; une demi-heure passa qui nous parut fort longue, puis une autre. Finalement ne voyant rien venir sur le champ immaculé qui s’étendait devant nous, résistant avec peine au sommeil, nous prîmes le parti de rentrer au logis surtout que la lune s’étant couchée, la visibilité était moins bonne.
   Nous avions fait quelques centaine de mètres sur le chemin du retour, déplorant notre manque de chance, lorsque le berger s’étant retourné me dit :
-« Regarde, un lièvre vient derrière nous ! »
-« Ne bouge pas ! », répondis-je à voix basse, baisse toi, et, me mettant à genoux, j’épaulai mon fusil, attendant que le lièvre fut à ma bonne portée. Je tirai. Un cri de douleur monta dans la nuit.
-«  Tu as tué mon chien ! » clama Durant !
   Foudroyée par la charge reçue en pleine poitrine, la pauvre bête fit un bon de côté et expira sur un mur dont la couleur se confondait avec celle de sa robe. Cette particularité, l’émotion qui nous étreignit après ce rapide drame nous empêchèrent de retrouver, sur le moment, le corps de la pauvre Diane, la plus fidèle et la meilleure des chiennes. Nous vîmes par la suite qu’après avoir rompu son attache, cette compagne incomparable était venue nous rejoindre.
   Nous rentrâmes à la maison espérant y retrouver la malheureuse bête que nous supposions blessée seulement. Nos recherches, nos appels furent vains. Quelle nuit fut la nôtre !
Le lendemain, au petit jour les coqs n’eurent pas besoin de claironner le réveil. Arrivés sur le lieu de notre exploit, nous découvrîmes, le cadavre de la chienne raidi dans son dernier sommeil. Nous versâmes sur son corps d’abondantes larmes ; Dieu me pardonne ! Je crois bien avoir prié pour son âme. Ce fut un des premiers grands chagrins de ma vie ; pour un moment je fus guéri de l’envie d’aller à l’espère.
   Restait à faire disparaître le cadavre, ce que nous fîmes en allant le cacher dans un fourré où, la carcasse fut découverte au printemps, par Jean Delchet, le plus malin d’entre nous  tous, pour trouver les nids de ramiers et d’écureuils ;
Durant avait un père très sévère qui n’eut pas manqué de lui administrer une maîtresse raclée s’il avait connu la vérité. C’est ce qui nous fit inventer cette histoire de loup à laquelle tout le monde ajouta foi et qu'on raconta pendant plus de vingt ans, plusieurs lieues à la ronde… !
   Voilà comment de la peur d’être battus naquit la légende du loup qui mangea le chien du berger de Fraissinet, en hiver 1894-1895. Je refais ici cette humble confession qui ne causa pas un mince étonnement à mon ami Laterisse.
 
carte postale Chasseurs, Chamalière sur Loire , Haute Loire
Chamalière sur Loire, Haute-loire.

Et maintenant, pour finir voici une curieuse histoire de chasse.

 
   Un fermier d’un village situé sur les bords escarpés de l’Arcueil avait, par temps de neige, remarqué que les lièvres allaient, la nuit, pacager dans sa ravière. Une fin de veillée, après s’être passablement rôti les genoux devant l’âtre en écoutant de terrifiantes histoires de peurs, de trèves, de loups garous, notre homme, profitant de la clarté nocturne, décrocha son vieux fusils et s’en fut à l’espère au coin de la ravière.
Enveloppé dans son « saïle », il se plaça derrière une muraille, à l’abri du vent, et attendit. Au bout d’un moment quelque chose apparût à l’extrémité du champ : deux animaux cornus, ou lui semblant tels, tantôt bruns, tantôt blancs, qui gesticulaient, sautillaient en poussant des cris bizarres. De divers côtés il en survint de pareils. Animaux ou gnomes, tous s’assemblèrent et se livrèrent à une sarabande effrénée en se rapprochant du chasseur.
   En proie à une vive émotion, à la vue de cet étrange spectacle et, pour tout dire, pris de mâle peur, le fermier rassembla le peu de courage qui lui restait ; il visa au milieu du groupe, lâcha un double coup de fusil et s’enfuit. La détonation dans le silence de la nuit, répercutée par les escarpements d’alentour, ajouta à la frayeur de l’homme ; dents claquantes, les cheveux dressés, il regagna son logis ; mais il ne put fermer l’œil de la nuit, persuadé qu’ il avait assisté à une trêve de démons.
   Le lendemain, s’étant rendu à sa ravière, le fermier trouva étendus raides-morts cinq lièvres ; je n’en ajoute pas un de plus pour que cette histoire soit jusqu’au bout, véridique comme toute histoire de chasse…

J.L Boudon

1) Ravière: champ où l'on fait pousser des raves.



Sources   Auvergne littéraire, 1927.
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