jeudi 8 novembre 2012

L'Hiver Auvergnat.

" Il n’est pas d’hiver plus rude que l’hiver Auvergnat. "



   Précoce, il apparaît dès la mi-novembre et six mois durant, il règne sur plombs et puys.
Au cours de jours éphémères et de nuits interminables, la neige tombe.
Sans bruit, elle coiffe les toits, encombre les « charreires », ensevelie à moitié les murettes, recouvre prés et champs, encapuchonne les « suqs », blanchit les noires sapinières, habille les chênes et les hêtres dépouillés par l’automne ; elle s’amoncelle sur les planèzes et les landes et, collée aux flancs des monts, se perd sur les sommets, dans le ciel brouillé qui la vit naître.
La montagne pastorale où les burons ne se voient plus et les forêts sont abandonnées aux" écirs".
    Les routes qui montent vers les cols disparaissent sous la neige ; les balises de pierre sont englouties.
Les voyageurs surpris par la tourmente dans ces solitudes, n’atteignent pas toujours le village ou les attend une famille inquiète. Et des croix de bois nombreuses, marquent aux bords des routes la place des congères où ils se sont enlisés.
Puis, viennent les frimas. La neige cesse de tomber, durcit, adhère fortement à la terre.
   Le ciel se montre de nouveau, mais rajeuni, purifié, sans nuages ni buée et d’un bleu de lessive. Et c’est peut-être la séduction la plus sensible de l’Auvergne que l’éclat de son ciel d’Oc sur les neiges septentrionales.

 Un soleil rapetissé, sans rayons, presque lunaire, dore à peine le ciel glacé.
Le froid est vif. Jour et nuit il gèle. L’eau des baquets gèle devant les portes et celle des « barlits » gèle au fond des souillardes dans les maisons. Les lacs les rivières et même les cascades se muent en glace unie ou tourmentée.
L'hiver fantaisiste orne les rochers d’aiguilles, de chandelles, de pendeloques transparentes, et sur ce décor une lumière irisée, d’une pureté incomparable, joue.
La piquante odeur de neige recrée l’atmosphère. Les exhalaisons des fumiers, les relents des étables, les parfums vieillis des fenières s’affadissent dans l’air vierge.
 

   Malgré ses rigueurs et malgré ses dangers, l’hiver demeure la saison préférée des chasseurs ; certains chaussant les skis poursuivent, sur les champs de neige, le renard famélique ; d’autres traquent dans les vallées forestières les hardes de sangliers que la faim sort des bauges.
Mais la vie se concentre surtout dans les villages, autour des feux domestiques et dans la chaleur lourde des étables et des granges jumelles.
Sous les toits brodés de gel, les portes reste closes et les vitres des fenêtres reflètent les flammes du foyer.
   Des souches et des troncs d’arbres fument, pleurent, pètent, s’embrasent dans les cheminées démesurées tout juste larges pour ces brasiers géants.
Les femmes, toujours frileuses, tiennent compagnie au feu et l’entretiennent fidèlement comme les vestales antiques.
Le tas de bois accumulé avec prévoyance pendant l’automne, s’accote abondant et broussailleux au pignon de la maison. Et les hommes coupent, fendent, de la hache et du coin, les troncs moussus couverts de neige.
Ils battent aussi les gerbes dans la grange et bottellent le foin. Ils mettent en état fourches, râteaux, jougs, chars et taillent des araires en fayard.
Le pesant triangle de madriers ou les lourds branchages que traînent une paire de bœufs ont chassé la neige des « charreires ».
 Matin et soir, les pâtres mènent les troupeaux boire au sapin creux, luisant de glace et dans lequel l’eau tiède de la source coule et fume.

   Pour briser la monotonie des jours, des réunions se forment entre voisins. Les hommes jouent à la manille, et les femmes bavardent et travaillent. Parfois, tout le monde s’assied autour de la longue table pour casser des noix fumées qui donnent sous le pressoir une huile dorée que les ménagères conservent dans de poussiéreuses bonbonnes de verre. C’est presque un jour de fête. Un joyeux tintamarre de marteaux frappeurs, de coquilles écrasées emplit la pièce et les casseurs de noix boivent le vin doux et mangent les fruits huileux jusqu’à l’écœurement.
  Les enfants trouvent l’hiver court : pour eux, c’est la saison heureuse des jeux violents où ils essaient leurs jeunes forces. Et qui ne se souvient, sans un regret mélancolique, de ses âpres plaisirs d’enfant dans les neiges d’Auvergne !

  Vous rappelez-vous l’ivresse des glissades dans les prés, les courses téméraires sur la glace des rivières et des étangs, les descentes effrénées dans les luges aux flancs vertigineux des « suqs », les gigantesques boules de neige patiemment roulées qui déchaînent des avalanches le long des pentes ! Et les batailles et les luttes sauvages vous en souvenez-vous ? Et à ce rappel d’un passé impérissable les mains et les oreilles ne vous brûlent-elles pas comme elles vous brûlaient alors ?

  Les temps n’ont pas changé et les enfants d’Auvergne jouent toujours dans les neiges et gagnent des teintes rouges ; car, le sang fort fouetté par les bises montagnardes colore à jamais les visages !
  A la nuit tombante, les cris des enfants et les croassements des corbeaux s’éteignent. Dans le grand silence hivernal, les campagnes s’assoupissent.
Les sabots, débordant de braises, fument devant le feu, dans les mares d’eau et, autour des souches rutilantes, les veillées s’éternisent.

  Dehors, la neige, malgré les ténèbres, conserve dans sa masse une lumière blanche et prolonge un jour gris qui ne veut pas mourir.







Sources : Auvergne Littéraire, Léon Gerbe.
                  © Alain-Michel, Regards et Vie d'Auvergne.
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