vendredi 21 octobre 2016

Blum, Daladier, Gamelin... au château de Bourrassol pendant le procès de Riom en 1942.

Château de Bourrassol
L'hiver de 1941 à 1942 a été rude. La résidence de Bourassol où étaient alors internés les cinq accusés du Procès de Riom est restée de longs mois les toits recouverts d'une épaisse couche de neige.

     NDLR, C'est grâce à une page jaunie du journal régional La Montagne, retrouvée par hasard, soigneusement rangée dans des papiers de famille, que nous pouvons aujourd'hui revenir sur ce fameux  procès de Riom.


Il y a trente ans s'ouvrait le : PROCÈS De RIOM.

Les Allemands investissent le château :

(NDLR Témoignage d'un gardien, Mr François Cognien)

   "L'invasion de la zone libre par les Allemands en novembre 1942 mit fin, au bout de quelque temps, à notre faction à Bourassol.
L'entrée des troupes de la Wehrmacht au château s'est opérée de curieuse façon; les Allemands savaient que les gardes étaient armés pour faire face à une éventuelle attaque du château, venue de l'extérieur.
Aussi ont-ils tourné autour de la propriété sans interruption, pendant plusieurs jours et
plusieurs nuits.
Château de Bourrassol
Pour les gardes en faction à Bourassol, les distractions étaient rares.
Aussi s'arrangeait-on pour passer le temps avec les moyens
et les talents de chacun. Ici, au poste de garde, en plein hiver,
un garde s'est fait une cagoule de sa pèlerine.
M. Cognien, dont nous publions le récit,
 est à gauche sur cette photo.
   En fait, les gardes qui étaient cantonnés dans un local de la ferme adossée au château possédaient (outre leur fusil et leur pistolet individuel) 4 mitrailleuses Hotchkiss, 4 fusils-mitrailleurs, et un stock de munition correspondant.
Un soir, les soldats Allemands ont convergé par centaines vers le château qu'ils avaient encerclé. Nous fûmes rapidement désarmés. Quant au procès lui même, je n'y est pas assisté; le seul souvenir que j'en garde, c'est d'avoir vu des gens applaudir au passage de la voiture conduisant les accusés au palais, ce qui montre à quel point le gouvernement s'était trompé dans ses calculs."




Un observateur de " l’extérieur " : 

( NDLR Témoignage d'un voisin, M.Pierre Charvillat )

Château de Bourrassol procès de Riom
M. Charvillat, retraité S.N.C.F, évoque ses souvenirs
de l'époque du "procès de Riom"
   M. Pierre Charvillat, retraité de la S.N.C.F.depuis 17 ans, engagé volontaire de 1918, réside à Ménétrol avec son épouse. Pendant l'occupation, le couple demeurait à Bourassol dans une maison qui n'était séparée du domaine que par un chemin. M. et Mme Charvillat étaient donc bien placés pour voir, à distance, chacun des internés faisant sa promenade quotidienne, sous la surveillance d'un garde.

Laissez s'approcher mes amis...

   A propos des allées et venues des visiteurs ou des internés, au moment du procès, les souvenirs de l'ancien cheminot coïncident avec ceux de l'ancien garde Cognien. Travaillant à l'époque en gare S.N.C.F. de Riom, M. Charvillat fut de ceux qui assistèrent, dans les rues de Riom au passage des accusés aux noms célèbres, sur le trajet effectué en voiture, et sous escorte, du palais à Bourassol ou vice versa.
   Sur cet aspect particulier de ce procès d'un genre non moins particulier, M. Charvillat raconte qu'un jour, à proximité du palais, un certain nombre de curieux, en groupe, applaudirent Léon Blum à sa descente de voiture, et voulurent s'approcher de l'ancien président du Conseil pour lui manifester leur sympathie. Le service d'ordre, dit M. Charvillat, s'interposa mais Léon Blum, avec autorité, s'exclama "Laissez au moins s'approcher mes amis du peuple"
Intimidés, les policiers ont fermés les yeux.

Méfiant... 

   Sur le départ en mars 1943 de trois des internés de Bourassol, "évacués" par les Allemands qui leur réservaient un sort de déportés politiques. M. Pierre Charvillat a un ou deux souvenirs anecdotiques, mais précis, qui montrent assez bien le sang-froid manifesté par ces hommes à un tournant tragique de leur destin. Ces souvenirs, M. Charvillat les doit au métayer de l'ancienne ferme de Bourassol, un Polonais qui l'avait invité à observer, de chez lui, le remue-ménage provoqué par ce départ. Nous en retiendrons la séquence suivante : 
   " Venus d'abord avec des voitures et des remorques, dit M. Charvillat, les Allemands se ravisèrent et revinrent avec un car. Ils firent descendre les prisonniers, chargèrent leurs bagages, Edouard Daladier qui était, on le sait un grand fumeur, portait à l'épaule une musette pleine de cigarettes et de tabac.
   Avant de monter dans le car, voulant avoir un dernier geste amical pour un Français, il tendit à un garde un paquet de tabac en disant :
"Accepte-le, c'est sans doute le dernier que tu recevras de moi"
Ce que voyant, un officier supérieur Allemand proposa à l'ancien chef du gouvernement de déposer sa musette à côté du chauffeur, mais Daladier refusa tout net.
   " Peut-être, dit l'officier Allemand vexé, supposez-vous que je vais m'emparer de votre tabac ? Rassurez-vous, je ne fume pas !
" Depuis quand ? Lui lança Daladier. Je vous ai vu, hier encore, dans la cour du château, fumant un énorme cigare !"
   Cette répartie illustre l'attitude digne des internés, que leur propre destin semblait laisser totalement indifférent, cette dignité hautaine m'a beaucoup frappé ce jour-là; mais il est vrai qu'ils ne s'en étaient jamais départis pendant leur séjour à Bourassol, et encore moins pendant le procès.

   M. Charvillat, qui a eu avec les autorités d'occupation de nombreux démêlés dus principalement aux problèmes de "laissez-passer" diurnes et nocturnes que posaient sa résidence à Bourassol et ses occupations en gare de Riom, conclut son récit en ces termes :


   "On a dit, on a écrit beaucoup de choses contradictoires, en trente ans, sur les accusés du procès de Riom. Pour ma part je garde d'eux, et je pense plus particulièrement à Daladier, Blum et Gamelin, le souvenir d'hommes qui ont refusé de baisser la tête alors qu'ils étaient, après tant de revers et d'infortunes, "au bout du rouleau".

En marge : les préoccupations des internés de Bourassol.

   Franc-Comtois de souche, M. Maurice Cognien, 51 ans, faisait partie, en 1941 et 1942, du régiment de gardes, qui fut appelé à assurer la "protection " du château de Bourassol et de ses illustres pensionnaires. Engagé volontaire en 1938 M. Cognien avait opté, après l'armistice, pour la Garde, qui était alors rattachée au ministère de la guerre de Vichy. De la capitale provisoire, son escadrons (120 gardes environ) fut dirigé sur Riom, où il s'installa à la caserne Dombrowski. Nous avons retrouvé M. Cognien dans le magasin qu'il tient, avec son épouse, rue du Commerce à Riom, et c'est là qu'il a égrené pour nous quelques souvenirs de cette époque déjà lointaine dans le temps, mais toujours si proche dans l'esprit de ceux qui l'ont vécue.

Au cours de la promenade quotidienne :

   Le rôle de la garde, à Bourassol, était d'assurer la couverture extérieure du château, pour l'intérieure, c'était des gardiens de prison qui étaient chargés du service.
"Nous contrôlions les entrées des visiteurs à la porte principale et nous assurions la garde de chaque interné pendant sa promenade quotidienne, que nous faisions durer jusqu'à une heure, et  même au-delà, car les gardes étaient tolérants : le peloton avait, en effet, gardé un bon esprit républicain.
Un gardien de prison supervisait, dans la cour intérieure, ces promenades hygiéniques, au-cours desquelles j'ai pu m'entretenir fréquemment avec Daladier et Blum surtout, avec Gamelin également."

Stratégie sur le sable par Gamelin :

   Le général Gamelin dessinait pour nous, avec sa canne, sur le sable  de la cour, le plan des opérations militaires de la campagne de France (perdue ), commentait tel ou tel mouvement tactique, faisait des suppositions; bref, il paraissait "habité" par cette campagne qui avait mal tourné pour le sort de nos armes.
   Souvent il répétait qu'il eut fallu attaquer l'Allemagne dès le début de l'agression contre la Pologne:
"A ce moment, affirmait l'ex-commandant en chef des armées françaises, l'Allemagne était vulnérable, j'avais d'ailleurs fait préparer les plans de l'offensive et nos blindés étaient prêts à l'attaque; ce fut une grave erreur des "politiques" que d'interdire cette offensive"

   Sur cette opinion précise de Gamelin, M. Maurice Cognien peut apporter un témoignage personnel : cavalier en 1940, avec les blindés du 11e chasseurs (chars, auto-mitrailleuses Panhard, side-cars ) il avait fait une brève incursion sur le territoire allemand.
Gamelin recevait, à Bourassol, la visite de son épouse, très aimable avec la garde, qui avait appris à rouler à bicyclette pour faire le trajet de Riom à Bourassol, et vice-versa, en cette période où l'essence était introuvable.

Blum : soucieux de l'opinion d'autrui :

Château de Bourrassol Chambre de Léon Blum
La chambre à coucher de Léon Blum.
   " Léon Blum, lui, ne parlait pas de stratégie, mais cherchait avant tout à savoir, en nous interrogeant, ce que l'opinion publique pensait de lui, de son internement, de son ancien gouvernement de Front Populaire.
  "L'ancien président du Conseil devait faire face, de son côté, aux questions précises que lui posaient certains gardes ayant vécu les événements sociaux de 1936 (ou la période qui suivit) et ayant dû assurer, en 1938, le service d'ordre pendant ce que Blum appelé "la pause" dans l'évolution du Front Populaire.
   Parmi les nombreux visiteurs et visiteuses qu'il recevait, la plus fidèle était Mme Rechenbach (qui devait plus tard devenir Mme Léon Blum au camp de Buchenwald, oû elle l'avait volontairement accompagné).


Daladier : un ami...

   Avec Edouard Daladier, "le taureau du Vaucluse" j'avais des rapports vraiment très amicaux" , poursuit M. Cognien.
  "Dans la cour, Daladier marchait très vite, Fumant sans arrêt. Nous discutions de politique et lui aussi s'inquiétait des événements de l'extérieur, de la conduite de la guerre par les Anglais, il était littéralement obsédé par les accords de Munich (passés entre l'Angleterre, l'Allemagne et la France en 1938, qu'il avait signés)
   De la cour intérieure, il parlait avec Blum, posté à la fenêtre de sa chambre, échangeant avec lui des informations jusqu'à l'intervention du gardien.
   Je me souviens de la secrétaire d'Edouard Daladier, qui lui rendait de fréquentes visites à Bourassol : c'était une femme d'une grande beauté.

Un poney nommé "Gamin"

  "Sur l'ancien Ministre de la Défense, Guy La Chambre, je n'ai pas d'anecdotes marquantes, je garde par contre, de son amie, Cora Madou, une actrice très élégante, un très bon souvenir : celui du jour où, chutant sur le verglas, à l'entrée du château, alors que j'étais au contrôle, la belle visiteuse eut besoin de mes bras pour se remettre debout...
   "Cora venait à Bourassol dans un break hippomobile tiré par un poney nommé "Gamin", qu'elle avait loué à Riom, et qu'elle gavait de petits-beurre, sous nos yeux, comme pour nous narguer en cette époque de pénurie alimentaire. Il est vrai qu'elle détestait qu'on la contrôlât aux entrées."






Sources : La Montagne Centre France, avec l'aimable autorisation de Mr le Directeur de la coordination éditoriale.
© Regards et Vie d'Auvergne.
http://www.regardsetviedauvergne.fr/
Le blog de ceux qui aiment l'Auvergne et de ceux qui ne la connaissent pas.



Merci de votre visite, sur la colonne de droite découvrez les Albums, archives, Top10 etc etc, il y a surement encore des choses à découvrir. Pour être informé des derniers articles publiés inscrivez-vous au flux ou mettre un "j'aime" sur la page Facebook /


Vous pouvez aussi laisser un commentaire ou partager via les réseaux sociaux. A bientôt,

Les articles et photos de ce blog sont la propriété de
© Alain Michel Regards et Vie d'Auvergne. Merci de contacter l'auteur pour une copie ou réutilisation.

http://www.regardsetviedauvergne.fr/
Le blog de ceux qui aiment l'Auvergne et de ceux qui ne la connaissent pas.