dimanche 19 juin 2016

Lettre de Jean Cagousse, paysan d'Auvergne de Brioude.

Troisième lettre de Jean Cagousse.

Paysan d'Auvergne.

Fagin, le 15 novembre.

cpa femme des années 20   Comme je vous l'écrivais l'autre jour, M. Besson, l'instituteur, après m'avoir bien écouté, a pris la parole à son tour :

  -" Il y a un grand malheur qui s'est abattu sur la France, et, par-delà, sur tout l'Occident. Les qualités qui font la grandeur d'un peuple vont disparaissant chaque jour, et l'on s'attache de plus en plus à d'étonnantes et stupides conceptions du bonheur.
 Le bonheur ! De tout temps, les hommes l'ont recherché, de tous temps, ils ont tendu de tous leurs efforts à une vie plus heureuse. Là est le secret des civilisations. Mais quelle différence entre les désirs des hommes d'autrefois et ceux des hommes modernes ! Jadis, le bonheur était fait de désintéressement et d'amour, de calme et de paix. Le bonheur du cœur était de rayonner sans contrainte, d'aimer et d'être aimé. Un foyer et l'indépendance, immenses désirs des générations passées ! L'apprenti rêvait d'être son
maître, le commis d'ouvrir boutique à son compte, le valet de ferme de posséder un domaine : tous trois rêvaient d'une femme et frémissaient d'émoi, à la pensée que de petits êtres, leur oeuvre, leur diraient un jour :

-" Papa !"

  Aujourd'hui, quel changement ! Qu'importent, pour les gens modernes, et famille, et indépendance ! Ce sont là les entraves au bonheur moderne, aux jouissances artificielles en vogue. Une autre fois, je vous dirai sous quelles influences l'idéal ancien s'est si profondément modifié, comment, par le développement de la grande industrie, s'est exacerbé le conflit latent de la richesse et de la pauvreté, et comment, dans notre pays d'égalité politique, les inégalités économiques ont semé le désordre. Vous le voyez vous même, mon ami. L'exemple est d'autant plus contagieux qu'il vient de plus haut : chaque ouvrier, chaque paysan, conscient d'être en droit l'égal du banquier ou du patron d'usine, s'efforce en fait à se hausser jusqu'à son genre de vie. Et c'est pourquoi l’égoïsme est roi. 
C'est pourquoi les paysans abandonnent nos campagnes et se ruent vers les villes, où l'on s'habille comme les riches, où l'on se donne du bon temps comme eux. Et pourquoi les femmes du peuple, tout comme les dames du grand monde, refusent, pour mieux s'amuser, de se marier et d'avoir des enfants.
     A "Fagin" même, vous l'avez montré, mon ami, que d'exemples de cette radicale transformation, cette métamorphose même, pourrait-on dire : car la femme moderne, est-ce une femme tout court ? Être sans hanches, aux seins évanouis, qui avez l'apparence de l'homme sans en posséder la virilité, être asexué, qu'êtes-vous donc ?
   Ici, M. Besson s'arrêta pour reprendre respiration. Sa pipe s'était éteinte, il en secoua les cendres contre le talon de sa galoche, but un coup de vin. Ma mère, dans le silence de la veillée, parla de sa voix de vieille femme, et comme pour elle-même :

-" La vie que nous menons ! Avoir travaillé comme une malheureuse, pendant toute sa vie, et pour quoi , quoi ?"

   M. Besson tourna un regard de son côté. Puis, il reprit, comme s'il n'avait pas entendu :

   -" Ah, la femme idéale, qui ne serait ni moderne, ni même ancienne (car ce serait se montrer injuste que de rejeter tous les torts sur la génération présente), femme que j'aperçois au fond du temps, comme elle serait belle ! Flancs souverains où fermentent les espoirs d'un monde régénéré ! Temple des maternités adorables, sanctuaire d'une vie féconde indéfiniment multipliée ! Je te vois et je t'aime, femme crée par mon âme, je t'aime parce que tu donneras son sens profond à la vie qui noue emporte, et aussi parce que tu seras douce à ma solitude et que tu m'accueilleras sous ta chaleur !"

-" Oh! Ho ! M. Besson, fis-je, les yeux écarquillés d'étonnement, je ne vous reconnais plus ! Voilà que vous faites de la poésie, à cette heure !

Mon exclamation l'arrêta net, et il parut surpris lui-même de ce qu'il venait de prononcer.

-" C'est vrai, répondit-il, je m'emballe ! C'est peut-être votre vin nouveau qui en est la cause...
Et au bout d'un instant, d'une voix sourde :

-" Mais il est si beau, le rêve que je fais..."


Jean Cagousse,
à Fagin, sur la route de Brioude.





Sources : Les lettres de Jean Cagousse, Auvergne Littéraire et Artistique, 1924.
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