lundi 4 avril 2016

Ceux de la famille, un récit de Rose Combe.

CPA :Auvergne, Olmet, Puy-de-Dôme.
Auvergne, Olmet, Puy-de-Dôme.

  Ceux de la famille.


 Je n'ai pas connu mes grands-parents paternels. Tout ce que je peux dire sur eux me vient par ouï dire.
   Ils étaient tisserands, comme du reste la plupart des gens en ce temps-là, où il n'y avait pas encore de fabriques. On faisait de la toile à la façon pour un patron qui fournissait le fil et vendait soit aux magasins mais surtout à ceux qui couraient les pays. Ils avaient aussi leurs pratiques. Nous avions encore le métier dans l'"Oubradu" (1) de la vieille maison, les "Oudoirs" pour tourner les "chanelles", quelques navettes en buis, les "garniements" c'est à dire les bouts de chanvre auxquels on nouait ceux de la nouvelle pièce et en formaient la chaîne. Tout cela maintenant est à l'abandon, plein de toiles d'araignées, les bois tombent
en poussière, les "chaleils" (2) sont accrochés après, mangés de vers de gris, avec encore un bout de mèche de coton.
  Le père et la mère d'abord, puis les enfants, étaient venus qui ne lui laissait pas beaucoup de temps. Sur dix, ils ne purent en sauver que quatre au-dessus de six ans.
   Quand les plus grands furent de force, ils se mirent également au tissage, tandis que la mère achetait un âne et se mettait marchande, elle bricolait, achetait des fruits, quelques légumes aux environs qu'elle allait vendre le dimanche au Brugeron à la sortie des messes. 
   Mon père, déjà grandet, la suivait. Ils achetaient aussi les œufs, le beurre, des fourmes pour les revendeurs d'Olliergues et surtout faisaient des commissions, car on la savait de confiance.
  C'est mon père qui portait au curé son petit pot de sucre que l'épicier d'Olliergues lui faisait venir exprès et le quart de café moulu à la demoiselle Marie. Il recevait, ainsi, quelques pièces de deux sous.
  Et puis, il y avait des hasards dans le commerce. Les œufs qui se fêlaient et dont on faisait une bonne omelette à la maison, le dimanche; ou bien une fourme cassée que l'on avait à bon compte et puis de l'une ou de l'autre il y avait toujours un peu de "boni" en ce temps où l'argent était si rare que cela donnait un peu d'aisance à la maison.Les voisins disaient : "Ceux de la Font se passent bien"
   Le dimanche après-midi, la jeunesse des environs se réunissait en haut du village sur la droite du grand chemin où prend celui qui descend du ruisseau des Faures et passe par "Narbonne", il y a un "planou" qu'on appelle la "Pause" et c'étaient là des parties de quilles jusqu’à la tombée du jour. Mon père fut longtemps le gamin qui rapporte la boule aux joueurs et de cette façon il gagnait jusqu'à cinq sous ! Ceci, joint à ses autres petits profits, il achetait quelques outils au marché à la ferraille : un couteau à deux manches, une lime, un poinçon, un rabot, etc...
   Il allait souvent regarder travailler un vieil oncle, le charpentier du village, et s'amusait parfois à bricoler, à monter une scie, arranger une chaise qui boitait, polir une planche et il n'était pas maladroit du tout et faisait bien des petites réparations.
   L'hiver, les chemins de la montagne devenaient souvent impraticables. Les sorties devenaient rares et mon père allait quelque mois à l'école d'Olmet.
   Ce fut son meilleur temps. Le malheur vint. Les deux filles aînées, la "Jenny" et la "Nanette" moururent de la typhoïde à quelques semaines d'intervalle, le père s'en alla, peu après. Bartaud et mon père se trouvèrent seuls avec la mère que le chagrin avait ruinée.
   On vendit l’âne et elle resta à la maison. Les deux garçons tissaient, mais Bartaud, qui fut mon parrain plus tard, n'était pas très robuste, il se plaignait de l'estomac et fut réformé au conseil de révision. Par contre, quand vint le tour de mon père, il fut pris, heureusement qu'il tomba sur un bon numéro au tirage au sort, il s'en tira avec un an au lieu de cinq. Pourtant on l'envoya assez loin, au 60e de ligne, à Montauban. Cette séparation acheva la mère qui mourut quelques mois après son départ.
    A sa rentrée à la maison, son frère et lui s'arrangèrent pour rester ensemble, tissant seulement aux moments perdus, car ils faisaient leur ménage, cultivaient leur coin de bien, ils avaient une vache, engraissaient leur porc. Ils faisaient même la lessive, et le raccommodage.
Puis, l’aîné se maria, ils partagèrent leur avoir et mon père devait rester avec eux, mais ce n'était plus pareil, le jeune ménage tirait de son côté et mon père se sentait gênant.
   Un camarade de régiment lui avait écrit qu'il se construisait une ligne de chemin de fer dans la région, les ouvriers étaient bien payés et il l'engageait d'y venir travailler, il se laissa tenter et resta un an.
   Il sut qu'il trouverait du travail au pays, en ce moment on construisait le tronçon de ligne de Giroux à Ambert, les travaux étaient entre Olliergues et Vertolaye, donc à sa portée, il s'y embaucha.
   Il travaillait juste à l'emplacement de la station et, coïncidence bizarre, il prenait pension chez "Babin" et couchait dans la pièce où il est mort quarante-et-un an plus tard, le même mois d'octobre qui fut celui de son mariage.


Mme Rose Combe, pont de David, 15 mars 1932.


1) Oubradu, petit atelier de tisserands dans le Livradois-Forez
2) Chaleil, ou cracet, petit appareil d'éclairage à huile, formé d'une coupelle de laiton, fer ou cuivre et d'un bec servant à déposer une mèche de coton, muni d'un crochet  il se fixé sur les métiers de tisserands, murs ou tonneaux....





Sources : Auvergne Littéraire  et Artistique 1933.
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