mardi 25 août 2015

Histoires de Chasseurs : la peur du gendarme.

La peur du Gendarme.

Fantou le chasseur  et le gendarme

Fantou et Tournadre les chasseurs Auvergnats.


   La chasse est une des passions des races fortes.
En solide Auvergnat, Fantou l'aimait avec fureur, mais une peur panique des gendarmes gâtait chez lui ce robuste plaisir, car il faut vous dire que Fantou ne prenait jamais de permis et se souciait fort peu des époques d'ouverture et de fermeture dont il ne comprenait pas la périodique alternance.
Aussi, Pierre de chez la Guigne, l'homme le plus avisé du village, assurait-il:
"Que cette fâcheuse habitude vaudrait, tôt ou tard, à ce bougre-là un bon petit procès ! "
Fantou le savait parbleu !
Et à défaut d'amis obligeants, la Fantounette, sa femme, se chargeait de l'en avertir sur tous les tons.
On a beau être d'humeur indépendante, têtu comme tous les Auvergnats, et
braconnier, on n'en est pas moins un pauvre homme, sensible aux criailleries de sa femme et aux conséquences onéreuses d'un procès.
Donc, Fantou s'entourait d'infinies précautions lorsqu'il se hasardait à braconner.
Tout d'abord, il démontait son fusil, suspendait à son cou la bretelle qui retenait encore la crosse et le canon, endossait sa veste de chasse et dissimulait cet imprudent accoutrement sous une blouse bleue très ample.
Ainsi équipé, il sortait, le plus naturellement du monde, les mains dans les poches, la barbe au vent, la pipe aux lèvres, et ses sabots ferrés sonnaient hardiment sur les pierres du chemin.
Mais son calme n'était qu'apparent et un observateur attentif  aurait certainement suivi avec curiosité le jeu de tête du bonhomme.
En effet, sous le large chapeau, la tête de Fantou oscillait perpétuellement à droite, à gauche, dans tous les sens, elle émergeait au-dessus des murettes des "charreires" comme ces masques hilares qui dansent au bout d'un bâton dans les défilés carnavalesques.
Pour sa part, Fantou obéissait tout simplement à une violente agitation intérieure, il craignait de voir surgir de chaque arbre, de chaque mur, le képi bleu d'un gendarme.
Au surplus, Fantou, très superstitieux, faisait de longs détours pour ne pas passer devant la porte de "Pierre" de chez la "Guigne" qui avait la réputation de porter malheur.
Ce dernier connaissait le faible de Fantou et dès qu'il apercevait notre chasseur, il se montrait avec ostentation.
L'autre grommelait alors entre les dent :
" Crédigne !"
 Je ne ferai rien d'aujourd'hui, allons, demi-tour, ce sorcier de Pierre m'a encore vu !"
Et le plus drôle de l'histoire, c'est qu'il regagnait incontinent sa maison, à la grande satisfaction de la Fantounette.
Comme tous les braconniers, Fantou affectionnait l'hiver, saison des champs de neige sur lesquels on peut suivre, à la trace, le gibier. Mais il se disait, avec juste raison, que les gendarmes pouvaient facilement lui emboîter le pas sur cette cire blanche où tout marque.
Il déployait alors des ruses de vieux lièvre pour dépister les poursuivants éventuels : aux carrefours, il entrecroisait savamment ses pas, avant de franchir une murette ou une haie, il marchait à reculons sur des centaines de mètres et, dédaignait les ponts, il traversait les ruisseaux en sautant de roche en roche comme un cabri.
Pour tout dire, Fantou, avait une peur maladive des gendarmes et poussait la prudence jusqu'à l'abstention.
 C'est en vain que son ami Tournadre, marchand de toiles de son état, mais qu'on surnommait "Le Capitaine" parce qu'il était le meilleur chasseur de la région, l'invitait à partager ses parties dès son retour du voyage.
Fantou promettait toujours mais ne venait jamais.
D'ordinaire, cette étonnante inconséquence se traduisait ainsi :
Le soir, après la soupe, Fantou venait fumer sa pipe sur la "levée" de grange de Tournadre. L'air était calme, les chaumières enveloppées d'ombre s'endormaient lampes éteintes et yeux fermés, les étoiles tremblotaient sur les cimes des montagnes environnantes, les tilleuls exhalaient une odeur apaisante. Et dans le silence nocturne et la paix villageoise, on contait avec chaleur des histoires de chasses épiques, vieilles de trente ans peut-être, mais qui ne s'usaient pas à être rabâchées. Au contraire, on eût dit qu'enrichies chaque fois d'un détail nouveau, elles rajeunissaient plus hardies, plus pittoresques, plus invraisemblables à mesurer que l'époque où on les avait vécues devenait lointaine...
Fantou, à ces souvenirs, prenait feu et on se séparait en se promettant de faire lever à l'aube un gros "capucin" qui hantait depuis quelques jours les bruyères des "Bessades".
Mais la nuit, réputée sage conseillère, attiédissait vite ces ardeurs chasseresses et au petit jour, lorsque Tournadre frappait à coups de crosse à la porte de Fantou, ce dernier sentait mourir toutes ses hardiesses de la veille. D'ailleurs, la Fantounette s'agitait à ses côtés, dans le lit, comme une furie et, ne tarissant pas de menaces, elle finissait de parachever l'obscur travail de démoralisation nocturne.
Fantou se levait quand même, ouvrait la fenêtre, serrait des mains dans l'obscurité et invariablement bredouillait d'une voix hésitante les mêmes excuses :
" Crédigne ! Je crois que je ne viendrai pas aujourd'hui, le ventre m'a fait mal toute la nuit...!"
Ou encore :
" Té ! Vous irez bien sans moi, il m'arriverait malheur, j'ai rêvé des gendarmes. Allez, ce sera pour la prochaine fois ! "



Fantou le chasseur  et le gendarme
Fantou et le gendarme

   Les gendarmes et toutes les peurs qu'ils inspirent ne sauraient avoir raison d'une passion de braconnier. 
Un matin, que Fantou conduisait au bourg un chargement de "bois de stère" et qu'il arrivait avec ses bœufs aux "Arabies", à l'endroit où la route fait un coude près du pont, deux rustauds de lièvres gros comme des chiens, lui passèrent sous le nez.
Fantou pensa en avoir un coup de sang, et tout le jour, il ne songea qu'à ces deux lièvres. Le soir, il se précipita chez Tournadre pour lui faire part de cette inintéressante rencontre et décider des mesures à prendre. Il jura, tout de suite, que demain, quoi qu'il advint, il apporterait le fusil : la partie était trop belle !
Le lendemain, à trois heures, Fantou était sur pied et sourd aux objurgations de la Fantounette, il décrocha l'"Hammerless" poussiéreux allongé au-dessus de la cheminée, passa la blouse bleue des grands jours et sortit.
Tournadre l'attendait, ils se serrèrent la main sans mot dire, scrutèrent l'ombre, levèrent le nez vers le ciel, poussèrent un énergique :
"Allons-y " et partirent.
Leurs pas éveillaient des sonorités endormies dans les pierres du chemin, l'obscurité était complète, quelques étoiles luisaient encore.
Au bout d'une demie-heure de marche, Fantou dit :
" C'est là !"
Ils s'arrêtèrent et prirent prestement possession de leurs postes. Tournadre s'installa dans un fourré au-dessus de la route, Fantou se tapit en contre-bas, sur le versant qui descendait vers la rivière. Les craquements des branches cassées s'apaisèrent. La sourde rumeur du torrent se brisant contre les rochers emplit seule la nuit. Fantou frissonna et l'oreille aux écoutes, attendit.
Il percevait les moindres bruits, les souffles du vent dans les arbres, les froissements soyeux des feuilles, le lent cheminement des vers sous l'écorce pourrie des vieux chênes, les chutes mates des faînes de fayard sur la mousse, la dégringolade subite d'une pierre au fond d'un ravin.
Ses yeux perçants fouillaient les ténèbres; elles pâlissaient insensiblement et Fantou estima que les lièvres ne tarderaient guère à regagner leurs gîtes.
Fiévreusement, il guettait leur passage. Toute la volupté de l'affût tient dans cet instant éphémère, émouvant comme un drame, au détour d'un sentier, deux oreilles droites et velues, un museau moustachu qui flaire le vent, apparaissent soudain; alors, dans le silence religieux, c'est l'âpre joie du coup de feu qui troue l'aube blême, la culbute sans un cri de la bête touchée à mort, la prise du corps chaud et palpitant, le doux contact du pelage roux dont l'odeur sauvage grise comme la forêt, la lande et le sang...
Mais ce jour-là, Fantou trouvait l'attente longue, il s'énervait, pour comble d'infortune, ses maudites peurs recommençaient à l'assaillir, cela le prenait comme un accès de fièvre, les halliers subitement se peuplaient de képis de gendarmes. Quel enfer ! Une furieuse envie de déguerpir s"empara du malheureux Fantou, mais le son d'un pas martial, sur la route, au-dessus de sa tête, lui coupa net les jambes. Il retint son souffle, ferma les yeux et attendit que deux mains justicières s'appesantissent sur son épaule. Rien ne vint, le bruit de pas s'affaiblit. Fantou respira et risqua timidement quelques :
"Hum ! Hum !" enroués pour avertir Tournadre du danger.
Cet appel resta sans réponse.
"Mon Tournadre a certainement été pris par l'un des gendarmes, l'autre me cherche..." Pensa Fantou et poussé par une terreur folle, il dévala en trombe, aux risques de se rompre le cou, la pente raide jusqu'au ruisseau. Il bondit dans le torrent, glissa sur les roches humides, faillit se noyer et fila dans le jour naissant, derrière les vergnes, par les sentiers des pêcheurs, jusqu'au village.
A travers champ, il gagna sa maison, verrouilla sa porte et bien qu'il fût mouillé et fourbu, il trouva doux les sarcasmes de la Fantounette et se mit à siffler un air de bourrée devant le feu car il était persuadé d'avoir échappé à l'un des plus graves périls de sa vie de braconnier.
Tournadre ne rentra qu'au crépuscule, Fantou courut à sa rencontre et lui prenant les mains, il lui dit sur un ton de sincère apitoiement :
" Mon pauvre Tournadre, tu n'es pas chanceux, ils t'ont eu les gredins ! "
L'autre partit d'un grand éclat de rire et répliqua :
" Bougre de Fantou ! Tu es incorrigible ! Tu as pris, ce matin, le curé pour un gendarme ! "
" Crédigne ! Hurla Fantou, puis lorsque l'hilarité de son ami fut calmée, il conclut par cette réflexion consolatrice :

    "Ce sacré curé m'a sans doute, fait courir un peu, mais bah ! Je ne regrette rien ! De toute façons la journée était perdue, tu sais bien, Tournadre, que la vue d'un curé le matin...porte malheur !






Sources: texte : Au Pays d'Artense Léon Gerbe.
              Illustration : Emile Rollier.
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