mercredi 11 juin 2014

Il y a du monde dans les maisons et les fontaines coulent.

CPA Auvergnats




Minuit !


 Il y a du monde dans les maisons et les fontaines coulent. Ainsi le poivrot se rassure. Solitaire dans la rue vide, il expectore du fond brûlé de sa pomme d’Adam, une vieille chanson. Mais les paroles le terrassent et il titube, somnambulique, dans le large de la rue. Le bistrot l’a évacué dans une raie de lumière, une exhalaison de vinasse et de tabac et les volets pleins de la devanture ont claqué brutalement sur son dos.
Fauché ! On lui a raclé le fond de la poche avec des « Mont-Dore » et des « Anis ».
 Sa Jeanne était venue deux fois le quérir son dernier gosse sur le bras droit et un pauvre sourire dans les yeux. Mais où sont les charmes de ses vingt ans et leur puissance ? Sa poitrine est trop opulente et son ventre rond comme un melon sous le tablier qui ficelle sa taille.
-« Jules ! Viens t’en ! Tu as assez bu !  Il est 10 heures, les enfants dorment, et celui-là a peur quand tu te rentres… »
Mais Jules continue à dévider aux camarades narquois ses incohérents et interminables propos.
-« Tu viens ? »
-« Oui ! »
Et c’est la mère qui s’en va.

 Voyez-vous, quand il a un verre dans le nez, il ne sait plus se retenir, ni s’arrêter, il trouve l’un, il trouve l’autre, les saoulauts se rassemblent toujours. Et ils sont trois, sont quatre, sont six assis autour d’une table. Et ça boit, ça lampe le blanc, ça lèche les petits verres, et ça mousse de la bouche à dire des fariboles aux femmes ! … »
Ah ! Malheur qu’il faut être bête quand on a vingt ans…
Et quand il y en a un qui veut rentrer, il se trouve toujours une ronce pour l’arrêter, sur la route de saint Côme c’est le « Bada » qui ne veille que ces occasions, du côté de saint-Vert, c’est le « Francelou », un vieux retraité marié à une jeune de Paris qui fait la pute son saoul, et du côté de la « Garrille », c’est la vieille  Désirée, celle-là, je sais pas ce qu’elle met au fond de leurs verres, mais, quand ils sortent, ils sont fous… »
Et l’autre nuit, il se rentra comme ça. Il puait, ses yeux brillaient. Il m’attrape par le bras, me pince les fesses et me dit :
-« Sors de dans mon lit, fumier ! »
Je lui disais pourtant que :
-« Jacques, couche toi, fais pas le bruit ».
Mais je sais pas s’il ne me trouve plus bonne pour lui, s’il a les oreilles chaudes ou une autre femme dans la peau, pris de vin, il ne peut plus ni me voir, ni me sentir.
La Jeanne du Jacques déroulait ainsi à ses voisines son interminable plainte, sans retenue, pauvrement avec des exagérations de victime toujours résignée et toujours lamentable. Même quand Jacques était saoul, elle lui restait soumise comme à la fatalité.

La journée, laborieuse, passa sur cette ivresse, et, l’habitude aidant, suffit à redonner du calme aux pensées. Les veillées étaient longues qui, en novembre, offraient leur loisir comme une récompense. Jacques appela son voisin, le Damien et, avec son fils aîné comme quatrième, on put s’installer pour une partie de manille. On tira chopine puis bouteille et, vers huit heures, on interrompit le jeu pour manger des châtaignes de Puy, farineuses et rondes comme des petites  besaces bien pleines. Les châtaignes, c’est comme les pommes de terre violettes du pays : rien de tel pour donner la soif. Et, du verre au marron l’on s’échauffe.
A neuf heures, le Jacques était tout à fait content de la vie, pompette, éveillé, mais tranquille. Il était chez lui et le Damien assez raisonnable pour le retenir. Ses chansons et son jeune temps lui montèrent à la tête et un rayon de sa passion pour sa Jeanneton quand, bergère, il l’embrassait derrière les haies.
-« Milla Diou, où est ce temps ? Fallait pas me chatouiller la barbe Damien, ni me voler les filles qui dansaient avec moi ! »
-« Tu la vois, ma Jeanne ? Elle m’aime quoique je me saoûle ! »
-« Tais-toi, foutreau ! »
-« Elle m’aime, te dis-je ! N’y a que moi pour la soulager ! »
-« Pauvre âne, on dirait qu’on  peut s’en passer… »

   Et jeannette, émoustillée elle aussi, pardonnait tout à fait à son homme à cet instant précis, à cause de sa gouaille, de sa vaillance aux jours anciens, de la manière autoritaire de la ravir, de l’emporter, à cause aussi de cette flambée de vie joyeuse qu’il jetait parfois en feu de joie sur la morne sagesse des autres et le terne ennui des jours.

Mais les gouttes à l’auberge c’était son tombeau !

Lucien Gachon.

Sources: Auvergne littéraire, 1925.
              © Alain Michel Regards et Vie d'Auvergne.
Le blog de ceux qui aiment l'Auvergne et de ceux qui ne la connaissent pas.





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