samedi 10 août 2013

La légende de la Sioule.

La Sioule.


Le Lac Servières.
Le Lac Servières. 
   A cette époque lointaine, mes chers enfants, pendant les rudes temps Mérovingiens, la pittoresque vallée de la Sioule n’existait qu’à l’état chaotique  car, étranglée par les Puys de Pessade et de Servières, elle s’étendait d’ailleurs en nappes immenses, tour à tour inculte ou boisée de sapins noirs, encore attristée par la misère  de rares bruyères rabougries, alors que dans son milieu, ne coulait hélas ! Aucun filet d’eau.

   De loin en loin, quelques ruisselets chantonnaient bien sur leurs lits de cailloux, mais c’était pour disparaître aux premiers soleils, quittes, par compensation, à se changer, lors de la fonte des neiges, en torrents impétueux.
Et la campagne avoisinante était triste, horriblement triste. De plus, elle était déserte ou presque.
Je dis presque, car vers le haut, à deux pas de ces cirques où devaient surgir, plus tard, de somptueuses villes d’eaux, s’érigeaient deux bicoques, deux pauvres bicoques isolées du reste de la terre, dans lesquelles hivernaient la jeune et jolie Marinette et la vieille Catherine, aussi laide que méchante.

   Il y avait 506 ans que Jésus-Christ était né, et pour les Arvernes devenus Gallo-Romains, cet anniversaire était le prétexte d’une grande fête(1). Hâtons-nous d’ajouter que chez les Celtes restés fidèles à la philosophie druidique, des galas analogues étaient célébrés.
Le cruel et rusé Clovis, roi des Francs-Saliens, ayant épousé Clotilde, nièce du roi de Burgondes, achevait de capter la confiance des évêques, dirigés par Rémy et le pape Athanase. Ceux-ci, en effet, plus portés à chérir les saliens, barbares et païens, que les Burgondes, Arvernes et Wisigoths, déjà chrétiens, mais adhérents à l’Aryanisme, lui facilitèrent étrangement (au prix d’un baptême solennel, admirablement lancé par la publicité de l’évêque de Reims) les victoires et les assassinats qui le firent roi de tous les Francs et protecteur de Jésus-Christ.

   -Afin de réagir contre l’influence incroyablement florissante des Fées, Herlequins, et autres Poulpiquets, mais surtout contre l’indolence des évêques, Jésus et la Vierge Marie opéraient eux-mêmes de fréquents miracles, et, par leur action personnelle, faisaient progresser la religion pour laquelle tant de martyrs avaient été suppliciés.

La montagne d'Orcival

Orcival.

  
 Enfouie sous son tapis d’hermine, la montagne se perdait parmi la blancheur moutonneuse du firmament, tandis que dans l’espace, avec une violence inaccoutumée, la neige, par rafales, tourbillonnait.
La sente qui, jadis, conduisait du village aux deux chaumières, n’était plus qu’une combe profonde, sur laquelle il aurait été périlleux de s’aventurer, et que le vent des cimes rendait plus périlleuse encore.

   Mais Marinette et Catherine, véritables filles d’Arvernie, avaient fait leurs provisions en conséquence et s’étaient arrangées pour passer le moins tristement possible leur pénible hivernage.
Et si Marinette, coquettement campée devant l’âtre où flambait la bûche de Noël, grignotait des châtaignes en pensant à son amoureux, le beau Fortuné, celui qui faisait si allègrement chanter sa vielle (2) sur les crêtes de la chaîne et dans les creux de la vallée, Catherine, paysanne avaricieuse, gelait ses maigres tibias sur une chaufferette anémique, dans laquelle charbonnaient quelques tisons, et empilait quelques écus dans un long bas de laine.
Elle songeait peut-être à sa vie gâchée, à son bonheur perdu par cet égoïste amour de l’argent, qui lui avait fait refuser, lorsqu'elle était jeune, tous les candidats à sa main, candidats qu'elle aurait peut-être payés bien cher aujourd’hui pour qu’ils daignent lui faire l’aumône d’un sourire… !

   Mais les amoureux fuyaient les rides de son épiderme jauni par les ans ! Ils se moquaient de ses écus, les robustes gars de la montagne et la paysanne renfrognée sentait son caractère s’aigrir de plus en plus, et de plus en plus s’augmenter sa haine de la bonté !

Tout à coup : toc ! toc ! On frappait à sa porte !

Pensant que Marinette lui faisait visite. Catherine cacha le bas au trésor, se leva de sa « seille », et sans se presser, retira le verrou d’un huis solidement barricadé.
Mais qu’elle ne fut pas sa stupéfaction lorsqu’au lieu de Marinette, elle aperçut une femme, jeune encore, mais hâve, flétrie, loqueteuse, lamentable, tenant dans ses bras un petit bébé de quelques jours à peine qui, enroulé dans des langes déchiquetés, poussait des cris à fendre l’âme d’un propriétaire.
Sans réfléchir à la façon vraiment  miraculeuse dont la pauvresse avait pu gravir les coteaux abrupts et trouver sa bicoque, Catherine cria, de sa voix rêche :

-« Que voulez-vous, rouleuse ? »
-« La charité, s’il vous plaît ! »
-« Sortez d’ici ! Je n’ai rien pour les vagabonds ni pour les paresseux  ».
-« Pour mon enfant ! » implora l’inconnue.
-« Quand on ne peut pas les nourrir, on ne les fabrique pas ! »

   Et froidement, l’horrible gueuse ferma sa porte  sur la mendiante dont le bébé vagissait de plus en plus fort.
Pendant que Catherine reverrouillait sa porte et recomptait ses écus, la pauvresse heurtait l’huis de Marinette, laquelle lui faisait le meilleur accueil, l’invitait à prendre place près de l’âtre, lui offrait des marrons grillés, caressait son bébé et la réconfortait par une assiette de soupe au lait, une tranche de pain bis et un morceau de fromage de chèvre.
Très émue, la femme remercia, mangea, se chauffa et se disposa à prendre congé. Mais avant de partir elle prononça ces mots qui remplirent la jeune fille d’étonnement :

-« Marinette, tu as été charitable pour une inconnue dans la souffrance, tu en seras récompensée. Je suis la Vierge Marie, et le « petit gars », c’est Jésus, fils de Dieu. La première chose que tu feras lorsque je serai sortie, tu la continueras « toute la nuit . Adieu ! »

Puis, comme une fumée légère, la Bonne Vierge et l’Enfant s’évanouirent dans l’espace.
Marinette, qui aux premiers mots de la mendiante s’était prosternée, se releva, fit le signe de la croix, et ne voyant plus personne pensa, encore toute émerveillée par ce miracle, à mesurer une coupe de toile que venait de lui remettre le tisserand d’Orcival.

   Elle courut donc à son armoire, et, à pleines brassées, déplia son rouleau. Mais plus elle déroulait, plus la chambre s’emplissait, et plus il y en avait à dérouler. La chaumière débordait de toile. Il y en avait suffisamment pour bonder dix chaumières, vingt chaumières, et Marinette, rieuse, comme une petite folle, déroulait toujours. Minuit était sonné, elle avait les bras cassés et cependant, mue par une force mystérieuse, elle déroulait toujours…Lorsque Catherine entra.
Suffoquée à la vue de tant de richesse (de quoi garnir plusieurs « Louvres » sans compter les « Bons Marchés », « Printemps » et autres « Galeries »), Catherine interrogea, jalouse :

-« Mais enfin, me diras-tu drôlette, quel miracle ?... » 
-« Figure toi qu’une bonne femme, une mendiante avec son bébé, m’a demandé la charité ; je lui ai donné à manger, je l’ai invitée à se chauffer devant ma bûche de Noël…C’était le Bonne Vierge et l’Enfant Jésus, bien sûr… »
-« Ou quelqu’une de ces braves Fées comme il y en avait tant, autrefois, dans nos parages… »
-« En tout cas, Fée ou Sainte Vierge, elle m’a dit, en partant :
-« Ce que tu feras à mon départ, tu le continueras toute la nuit. »
-« J’ai mesuré ma toile, et tu vois, je mesure encore, je mesurerai jusqu’au lever du jour ! C’est Fortuné qui sera content ! Brave Fortuné ! Je pourrai enfin l’épouser, car je serai riche pour deux, pour dix, pour cent, pour mille ! »
-« C’est bon marmonna Catherine, rageuse, pendant que la toile s’allongeait sans cesse. J’ai raté l’occasion parce que je ne savais pas, mais si jamais elle se représente !... »

Le lendemain, à la nuit tombante, la mendiante passa de nouveau sur la combe de neige et s’arrêta devant la porte de Catherine, toujours occupée à compter ses écus, mais en face d’un bon feu, cette fois, pendant que les cendres grillaient de savoureuses châtaignes.

-« Toc ! Toc ! »

Le cœur battant, la vieille tira la chevillette et, très aimable, fit entrer la pauvresse dont l’enfant gémissait toujours :

 Asseyez-vous, brave femme ! Par un temps pareil ! Dans la neige, avec ce chérubin ! Ah ! Pauvre ! Qu'est-ce que vous avez donc fait au Bon Dieu ? »
Et prenant Jésus dans ses bras, elle le caressa avec de véritables câlineries de grand-mère en lui modulant sur tous les tons :
-« Oh ! Comme il est mimi le ti coco à sa mémé ! »
Puis, à sa maman :
-« Mangez que, brave femme, je vais vous faire la soupe ! Tenez, mamie, j’ai un restant de petit salé, voici un pichet de vin, prenez et ouvrez ! Tout ce que j’ai, c’est pour le pauvre voyageur ! »

La Sainte Vierge, car c’était toujours elle, se laissait dorloter mais, en partant, elle dit à Catherine :

 Merci Catherine, de ce bon accueil ; je suis la Sainte Vierge, et voici Jésus fils de Dieu. Pour la récompense, ce que tu feras à mon départ, tu le feras  toute ta vie » ! »

   Puis elle s’évanouit dans l’espace, pendant, qu’émerveillée, Catherine s’étalait à plat ventre sur le sol battu de la chaumière.
Se relevant rapidement, l’avaricieuse soupira :

 Enfin ! Moi aussi ! Je vais compter mes écus et je serais riche ! A moi la fortune ! A moi le bonheur ! A moi les amoureux ! Car je pourrai les payer ce qu’ils voudront, je pourrais choisir parmi les plus robustes et parmi les plus beaux, plus beaux même que le Fortuné de ma voisine, cette pimbêche ! ».

Tout à coup, elle se sentit prise par un irrésistible besoin… que vous avez deviné sans que j’insiste autrement.

-« Vite ! Que j’y coure, pensa-t-elle, une petite minute, après quoi, rien ne me gênera pour empiler mes pièces d’or ! ».

   Elle se hâta devant  le pas de sa porte, s’accroupit, et bientôt, autour d’elle, la neige fondit créant un joli petit lac d’eau tiède ; mais Catherine, les pieds rivés au sol, hélas ! Ne pouvait se relever, et on l’entendait murmurer sans arrêt :

-« C’était pas la Sainte Vierge, mais une mauvaise peste de Fébosse, qui m’a possédée jusqu’au trognon, la rosse ! ».
 
Avec des variantes de ce genre qui trahissaient son épouvante :

-« Jusqu’au trognon, la rosse, elle m’a possédée, cette maudite peste de Fébosse !... ».

   Malgré ses larmes, ses plaintes, ses lamentations et ses fureurs, elle resta ainsi des jours…, des mois, des années, des siècles… ! Et son corps se vida, se dessécha, se purifia, se pétrifia, mais la source coula toujours… Elle coule encore…

Pont et barrage des Fades.

Pont et barrage des Fades.

   Et voilà comment, mes chers enfants, (c’est ainsi, du moins, qu’un disciple de Grégoire de Tours conte ce miracle), la Sioule s’échappa du lac de Servière, creusa son lit dans les laves et les défilés, enrichit la vallée, égaya Pontgibaud, Châteauneuf, Menat, Ebreuil, Saint-Pourçain, Jenzat, nous valut : le Viaduc des Fades (ou des fées) et les Gorges de Chouvigny, et à vous, mes petits amis, les savoureux récits des bardes d’Arvernie.

Quinze jours plus tard, Marinette, qui avait vendu sa toile à Clovis, (en marche avec toute son armée contre les Wisigoths) épousa Fortuné le joueur de vielle, qui s’illustra dans la littérature et le journalisme, sous le pseudonyme d’Audovère de la Godivelle, Fortuné avec qui elle fut très heureuse, Fortuné enfin qui lui acheta beaucoup d’enfants, dont les vôtres, mesdames, vous le savez bien, restent les plus beaux rejetons.


1)    Pour ceux des bourgades et des villes, exclusivement, car chez les isolés, les oubliés de la montagne, c’était toujours la désespérante solitude.

2)    Vielle : en 1741, l’abbé Terrasson prétendait qu’Orphée descendit aux enfers avec une vielle, mais Saint-Jérôme (IVe siècle) pas plus qu’Ameyrie de Peyrac (IXe siècle) ne reconnaissait cet instrument qui ne serait apparu sous le nom de « Chinforne » ou « Chifonie », qu’au XIIe siècle…




Sources : Extrait : Auvergne littéraire, 1934.
                 © Alain-Michel, Regards et Vie d'Auvergne.
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