samedi 11 mai 2013

Un jour de foire au Puy-en-Velay, Haute-Loire.

Le Puy en Velay un jour de foire.


Le puy en velay, la gare.   Les hôtels bondés refusent du monde. On couche dans les lavabos…et sous les ponts du Dolaizon.
Un petit jour gris filtre, goutte à goutte, de gros nuages chassés par le vent de Nord-Est.

   Les trains arrivent pleins comme l’Arche de Noé. La gare, si calme d’ordinaire, prend des aspects de torrent, la foule s’épand sur les trottoirs, se presse aux portes. Un flot noir piqué de nœuds de rubans.
Au dehors, les voitures défilent au grand trot ; Charrettes attelées de maigres chevaux, carrioles remplies de femmes et de marmaille ; petits laps au tangage régulier, cages à veaux, cages à bœufs. Les veaux passent leurs mufles roses à travers les barreaux ; leurs gros yeux niais clignotent entre leurs cils blancs.
    Les bœufs tendent le coup à la brise, heurtent leurs cornes aux ridelles, poussent de temps à autre un beuglement d’inquiétude et d’ennui. Parmi la plèbe des moteurs à crottin, quelques autos de propriétaire à l’esprit novateur, deux ou trois Torpédos à derrière de hanneton, de loin en loin, une limousine, d’où sortent des dames de campagne en souliers, bas de soie, renards extravagants et bijoux partout.
   Par la route de Brive, arrivent incessamment des bataillons de moutons noirs, tondus jusqu'à la peau, bêlants, maigres, minables, conduits par des bergers en sarreau noir et grand chapeau de feutre. Des labrits à flancs de la colonne, exécutent les ordres des chefs, comme il sied à de bons sergents, galopent après les déserteurs, distribuent avec sagesse et discernement, les coups de têtes et les morsures.

Le puy en velay   Voici des sociétés de jolis petits gorets roses, marqués de deux belles raies écarlates sur le dos. Ils semblent ne pas approuver ce port forcé de la cocarde, car ils échangent entre eux des grognements d’indignation contenue. Sûr qu’ils en pensent plus qu’ils n'en disent.
Le goret reste en somme assez philosophe, son esprit d’opposition ne dépasse pas le grognement…il grogne, mais il paie…de sa personne.
Le veau, moins bavard, témoigne d’un tempérament plus révolutionnaire. On ne sait pas ce dont est capable un veau enragé. Aussi prend-on pour le conduire en foire, des précautions extraordinaires.
    Le veau, c’est le Rème des animaux domestiques ! Il s’avance précédé de son maître, qui le tire par une corde passée à son cou. Derrière lui marche sa patronne, qui le tient par la queue. Et notre veau trouve encore moyen de faire des farces, il refuse d’avancer ou il part au galop ; il se jette de coté, il s’arrête, et c’est pour inonder de bouse, ou de bouillon mal odorant les souliers et les jupes de sa patronne. Je vous le dis, mener un veau en foire, c’est pire que d’être ministre et de mener la Chambre…


Le puy en Velay
La Place Cadelade est « le cœur » du marché aux porcs. On les aperçoit groupés en cénacles auprès des cages, quêtant ça et là des feuilles de chou. Parfois un marchand s’arrête, leur tâte le rein d’une main un peu rude. Plus souvent, un coup de pied sur le groin, un coup de houssine sur les fesses, punissent un acte de gourmandise trop indiscret.
Entres les cages, les campagnards causent, se reconnaissent, s’appellent. Cousins et cousines s’embrassent. La foire prend des airs de noce, le foirail tourne au salon.
   La rue Chèvrerie s’en va, déambulant à l’ancienne mode entre ses hautes maisons noirâtres ; mais dans un rayon de soleil resplendit tout à coup un de ces magasins de fruits d’Espagne qui jette une gerbe de couleurs sur le fond gris de nos paysages urbains. Les abricots dorés voisinent avec les cerises, les aubergines se rengorgent dans leur pourpre sombre, les prunes vertes et givrées se détachent en clair auprès des figues violettes d’une nuance plus obscure.



Le puy en Velay
  L’Hôtel de Ville date du temps où régnait le Bien-Aimé. Il ne manque ni d’élégance, ni de dignité. Il contemple de toutes ses fenêtres l’arbre de la Victoire, encore un brin chétif, et qui semble avoir du mal à pousser à travers les frimas et les vents d’hiver.
   La place du Marthouret est encombrée de petites tentes, sous lesquelles d’astucieuses commères vendent des rubans, des galons, des lainages des coupons d’Indiennes et de soieries. Cela ne rappelle que de loin les Expositions saisonnières des grands magasins ; cependant les voiles de guipure se balancent à la brise, les rubans multicolores frétillent d’impatience, les jerseys citron, orange, vert pâle ou verjus, aguichent les jeunes paysannes ; les dames remuent les soieries avec volupté, cherchant le coupon sans défaut, moderne, esthétique et pas cher, dont elles espèrent tirer un blouson inédit, envié de leurs amies et loué de leur mari.
   Les revendeuses possèdent une faconde inépuisable, mais le prix d’éloquence foraine reviendrait certainement à un marchand de petits tapis, dit d’Orient, qui se vante de revenir du Maroc et fait un cour de géographie, aussi affirmatif que fantaisiste. Il émaille son discours de mots arabes et de mots anglais, il parle argot et patois, les images les plus audacieuses apparaissent sous le coup de sa baguette, il traite son public comme les Napolitains font de Saint-Janvier, il le flatte, il l’adjure, il le prend à partie, il le blâme, il l’injurie, il fait mine de remballer ses trésors, de quitter la place, c’est pour hâter la vente, pou forcer l’attention des indécis…Qu’un acheteur se présente, dix suivront…Panurge les voit venir.



Le puy en Velay   Place du Plot, changement de décor. Une antique fontaine dispense l’eau par la bouche de dauphins et par le bec d’aigles en basaltes. De curieuses maisons élèvent très haut leurs façades peintes, toutes en fenêtres à la mode Flamande. C’est le marché aux œufs et à la volaille. Les fermières des environs sont là en grande toilette, jupes et corsages noirs, bonnet de dentelle orné du traditionnel nœud du ruban. Il y a de grave rubans noirs, des rubans bleus, des rubans paille, des rubans brochés. Les paysannes ont leurs bijoux, l’épingle d’or au bonnet, la broche et la chaîne d’or au coup, les pendants d’oreilles, l’alliance, parfois une bague. Elles ont grand air les paysannes du Velay. J’aime leur fière tournure, leurs physionomies calmes, leurs yeux noirs. Elles se tiennent silencieuses et dignes, leurs paniers à leurs pieds, ou à leur bras. Les volailles sont de petite taille, mais jolie à voir : poulettes mouchetées de jaune et de noir, poules cailletées de noir et de blanc, poules au plumage châtain, coqs à la crête rabattue, coiffés en mauvais garçons, portant le bonnet rouge sur l’oreille.
Autour des vendeuses, les acheteurs ; des bourgeois, des bourgeoises faisant leur marché. Pas de bruit, pas de disputes, les prix assez raisonnables, sont peu discutés ; on prend ou on ne prend pas, on ne se querelle pas pour si peu. Au milieu de la foule paisible passent quelques maritornes ventripotentes et moustachues qui arborent des tricots aveuglants…Elles représentent l’élément étranger, la civilisation du nord, le chic parisien… de la Courtille à Ménilmontant.


   Rue Saint-Pierre, les petits métiers ont pris possession du trottoir. Les marchands de bonbons offrent leurs pâtes de guimauve blanches et luisantes comme des écheveaux de soie, leurs pastilles au citron, à l’orange, à la menthe, leurs berlingots, leurs dragées en forme de cailloux, leurs caramels, aussi durs à mâcher que du schwing-gum. D’autres présentent un assortiment merveilleux de tibis pour faux-cols ou manchettes, tibis en or, en ébène, en maillechort, en acier ; tibis à renversement ; tibis ornés de pierreries…les opales et les émeraudes ne sont pas chères cette année !
L’alcool de menthe a ses bonnisseurs et ses pratiques ; la France n’est pas sèche corbleu ! Si pressurée qu’elle ait été, qu’elle soit et qu’elle doive l’être ! Les marchands de briquets font de bonnes affaires ; ça vaut mieux que les allumettes de la régie, et maintenant qu’on a le pétrole synthétique! Qu’est-ce que c’est que ce petit tas gris violet, sur une grande feuille de papier blanc ? C’est la fleur de lavande pour parfumer vos tiroirs et votre linge ; toute la bonne odeur de la montagne enfermée dans votre armoire…
  
Le puy en Velay
Par la rue Panessac, nous gagnons le boulevard Saint-Louis. Du haut de son piédestal La Fayette préside à l’alignement des voitures. Les carrioles dételées lèvent en l’air des bras suppliants. Elles semblent  souffrir de leur immobilité, elles demandent qu’on leur rende leurs attelages. Elles sont impatientes de rouler par monts et par vaux, dans la crotte ou la poussière. Un coup d’œil à ces véhicules éplorés et nous voici sur Le Breuil où la foire nous reprend, et nous exhibe les machines agricoles aux formes étranges, aux peintures criardes, aux bras garnis de râteaux et de faucilles. Les jougs à bœufs rappellent la forme de l’arc antique ; on les peint en rouge ou en bleu, au goût du maître…ou de ses bœufs.
Encore et toujours les petits marchands de tibis, de lavande et de bonbons, toujours les orateurs en plein vent, et même une oratrice ! Intrépide elle se compose des colliers et des bracelets avec des couleuvres grises toutes vivantes, qui s’enlacent et se tortillent autour de son coup et de ses poignets. Elle vend des contre-poisons contre la morsure des vipères. Elle parle avec aisance, elle conte des histoires. Elle a parcouru toute la France, l’Italie, l’Espagne. Elle connaît Alphonse XIII ; elle a causé avec lui, elle l’a aidé un jour où son automobile était en panne sur la route. Elle a tout vu, tout entendu, tout compris, tout retenu, rien ne l’étonne. Elle se fait des colliers et des bracelets avec les serpents les plus redoutables.



Le puy en Velay
Nous passons entre le Théâtre et le Palais-de-Justice qui, au Puy, voisine  fraternellement, et nous voilà Place Michelet, le « Campo Vaccino » le « forum Boarium » de la cité Vellave. Il est déjà tard ; la grande foule est partie. Il ne reste que quelques groupes de bêtes. Il en demeure assez pour que nous puissions nous faire une idée des races du pays. Peu de vaches rouges de Salers, mais des bœufs café au lait, des bœufs couleur Champagne, des bœufs couleur de cendre, rayés de coulures noires : on nous montre des Savoyards au mufle court, des bretons tachetés. On nous offre une jolie vache pour 3000 francs, un âne pour 1500 francs…C’est pour rien ! Les paysans en veste noire, coiffé du grand feutre ou du Panama, se tiennent droits et fiers, l’aiguillon à la main. Le tient brun, les traits accentués, la moustache relevée, ils ne manquent ni de style, ni d’autorité. Ils nous font penser aux « aldeanos » Castillans d’Avila ou de Ségovie. Quand nous les retrouvons assis devant les petites tables du Café de Paris ou du Café du Théâtre, nous les revoyons aussi graves, aussi taciturnes, aussi réservés que sur le champ de foire et nous comprenons qu’elle force d’équilibre réside en ce paysan Français, le même sous tous les cieux. C’est sur lui que repose la fortune de ce pays.


Le puy en Velay Notre Dame de France.
Le puy en Velay, notre Dame de France.
 Et quand la nuit fut venue, une belle nuit claire de juillet, noblement fleurie d’étoiles, rayonna, illuminée tout-à-coup comme par miracle, la statue de la Vierge qui couronne le Mont Anis. 
La colossale effigie semblait d’or rouge ; le sourire de la Mère, le geste de bénédiction de l’Enfant évoquaient une grande idée de pardon, de clémence et de paix au-dessus de la cité laborieuse qui allait s’endormir.


G. Desdevises du Dezert.



 





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                                                                    Novembre en Haute-Loire vers 1840.




Sources: Auvergne Littéraire, 1928, Gallica
               © Alain-Michel, Regards et Vie d'Auvergne.
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