jeudi 4 avril 2013

L'Amour.

l'Amour...






«  Des yeux de petite fille dans un visage plus sillonné qu’un labour…
  Je l’ai rencontrée par la montagne, dans le temps où la gentiane est en fleur.
Elle m’a fait une place à côté d’elle en tirant un pan de sa mante sur le talus de bruyère. Tandis qu’elle parlait un milan bouclait des cercles dans le bleu du ciel… »
 




   Ma mie, vous pouvez dire que j’en ai vu changer des choses depuis que je mène mes chèvres par les chemins ; mais ce qui est toujours pareil, c’est le goût des filles pour les garçons.
   Oh ! Sainte Croix du ciel, je ne comprends pas ce qui peut tant les travailler toutes, devant une casquette !
   Si vous les voyiez, habillées de leurs dimanches, sur le chemin du bourg, quand elles se tiennent par le bras, pour aller à la messe. Et les garçons sur leur vélo ou sur leur moto, qui montent, qui descendent, qui cornent, qui ronflent, qui font semblant de les écraser pour les faire crier, comme si on les pelait, ces filles !
   Si vous leur parlez du bal, les voilà plus contentes qu’une poule qui a fait l’œuf : la jeunesse d’aujourd’hui ne pense qu’à la danse. Elles en laisseraient le boire et le manger pour tourner et tourner et tourner…
   Souvent  c’est leur mort, avec ces chauds et froids qui sont vite ramassés au sortir de l’auberge. J’en sais une, vous lui auriez tiré une écuellée de transpiration, si vous aviez tordu sa chemise, quand elle revenait du bal sur le bord de la nuit, à travers le brouillard de la Toussaint. Je lui avais dit qu’elle filait son suaire de temps s’en donner. Ça n’a pas manqué : elle s’en est allée de la poitrine et on la mise dans la terre le printemps dernier…

   Oh ! Moi je n’ai pas eu ce goût de la danse, d’abord parce que j’ai eu autre chose à faire dans ma vie et puis, parce que ça me faisait virer la tête en me donnant envie de vomir. J’ai toujours été délicate de l’estomac…Sentir la pipe et le vin…Oh ! Ça me dégoûtait…
Quand j’en vois qui s’embrassent aux champs derrière les genêts, je fais semblant de ne pas les regarder, je pense de la fille :
« Tu n’es pas si  difficile que moi de frotter ta figure contre le nez de ce garçon !... »
  Et de se tracasser, toute cette jeunesse ! Celles qui n’ont point d’amoureux se font du mauvais sang par peur de rester filles. Celles qui en ont un, perdent le sommeil de crainte de ne pas savoir se le conserver.
  L’épicière du bourg qui est de mon âge, me disait qu’il ne s’était jamais autant vendu de cartes postales en couleur. Il s’en fait de la correspondance d’un village à un village, d’un dimanche à un autre, pour se donner des rendez-vous. De la correspondance ! Et de la toilette donc ! On ne voit que des robes à bouquets et des manteaux de soie. Ça ne leur fait point d’usage, ça passe de mode et ce n’est rien du tout sur la peau. Mais de nos jours, on ne regarde pas à la dépense…
Je ne suis pas de celles qui aiment à contrarier la jeunesse, mais des fois, je plaisante un peu ces filles :
« Oh ! Petites ! Ne m’oubliez pas, quand vous donnerez les dragées »
Elles deviennent tout rouges et baissent le nez sur leur robe quand elles ne sont pas bien osées. Si elles ont le mot facile elles me font :
«  Je vous en donnerai, un plein chapeau, Mariette… ! » et de rire, de rire en faisant voir toutes leurs dents !
   Les personnes comme moi, qui ont l’habitude de suivre les chemins avec leurs bêtes s’informent malgré elles de toutes ces ententes. Je connais les filles rien qu’à la couleur de leur tablier sans parler de la façon qu’elles ont chacune de porter le corps en marchant à côté de leur amoureux. Eh ! Vous croyez peut-être qu’ils se parlent ? Oh ! Pas… De se regarder suffit pour leur donner du plaisir…Pauvres simples ! Va !
   Moi, je n’ai l’air de rien : je regarde l’herbe au bout de mon sabot et je crie après mes chèvres pour me faire entendre, si j’en vois deux qui se tiennent d’un peu plus près…

   Telle que vous me voyez, aucun garçon ne m’a touchée. Du temps de ma jeunesse, il y  en avait assez qui tournaient autour de moi, mais je me méfiais d’eux, parce que je savais bien que ce n’était pas pour le sérieux motif, j’étais trop pauvre. A treize ans, j’étais louée chez les autres. Alors vous comprenez…
   Une fois, c’était quand la neige fond. J’allais sur mes vingt ans, l’âge où tout le monde est joli. Ma maîtresse m’avait envoyé chercher des œufs de pintades pour les mettre à couver, dans un village écarté du nôtre. Pendant que je faisais mon voyage, le ruisseau avait tellement pris d’eau qu’il avait emporté le pont, vers le moulin. En revenant, quand j’ai voulu passer, il faisait des tournements d’eau si vilains que le tremble vous aurait pris rien que de penser mettre le pied à cet endroit. Je regardais cette eau. Tout d’un coup, qu’est-ce que je vois, à deux pas de mon fichu ? Le fils du meunier, qui me dit :
« Oh ! Mariette, jette tes sabots sur l’autre bord, et laisse-moi faire, je te porterai sur mon dos »
Le beau garçon que c’était, pauvre petite ! L’intelligence lui sortait par les deux yeux. Toutes les filles en étaient folles. Quand il dansait la Bourrée à la fête du bourg, les gens ne pouvaient pas s’empêcher de le regarder. Il faisait aller ses jambes, comme s-il s’envolait et savait porter sa tête comme je n’ai plus vu faire à personne…Mais moi, je comprenais qu’il n’était pas fait pour moi, alors je lui dis :
« Méfie-toi, Jacques, si je lance mes sabots, ça pourrait bien être après ton portrait… »
 Il ne se l’est pas fait dire deux fois, allez !
   J’avais ma mère, mes trois frères, mes deux sœurs, ma tante et ma marraine ; puisque je ne pouvais pas en faire mon homme, comment voulez-vous que j’aille me prendre d’amitié pour un garçon qui n’était : ni de ma famille, ni de ma paroisse ?
Il aurait fallu être bête, allons… !



Source : Village, Marguerite Sapy, illustration : J.Mario Pérouse, 1936.
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