lundi 1 avril 2013

Dans la Montagne, La Noce.


La Noce en Auvergne.

La Noce Auvergnate
  Ça peut vous paraître drôle, mais chez nous ils se marient toujours l’hiver…Ils aimeraient peut-être mieux la belle saison, mais ça ne se peut pas.
   Quand l’herbe commence à pointer sur les prés, on se sépare dans les maisons. Les hommes restent en bas, pour le travail des terres et les femmes montent à la montagne avec le bétail et les petits.
Ça dérangerait trop le monde et le travail de faire une noce pendant ce temps.
   On a des « burons », là-haut, des maisons avec des toits de paille, au milieu des pacages. C’est là que nous passons l’été et l’arrière-saison. Les vaches y sont bien tranquilles pour trouver leur nourriture. On n’a pas à les suivre, comme font ceux de la plaine, à toujours crier après…
Seulement ce n’est pas une vie : chacun de son côté. Pendant ce temps, nos hommes se négligent. Un homme sans femme, vous savez bien ce que c’est. Pour faire leur manger, ils manquent d’adresse. De la soupe, de la soupe et de la soupe, c’est tout ce qu’ils savent faire. Ce n’est pas qu’on est gourmand, mais de fricasser les pommes de terre, une fois comme ci, une fois comme ça, avec un peu de viande, ça change le goût et ça donne de l’appétit.
Nous nous faisons du mauvais sang pour eux là-haut…et s’ils n’allaient pas déguenillés, encore. Mais nous ne sommes pas là pour les coudre ; pensez si ça s’agrandit vite, les trous. J’en sais, de ceux qui ont envie de courir les jupons, qui se dérangent d’être seul, comme ça… c’est plutôt rare, parce qu’il y a le travail pour les retenir.
De la pique du jour au soleil couché, si vous saviez ce qu’ils ont de quoi s’éreinter !...
   Chez nous, la culture n’est pas des plus faciles. Il y a des champs vers « L’Artaudie », dans une dévalée, où il faut remonter la terre sur le dos, dans une hotte, après chaque orage
Quand nous arrivons à la Toussaint, dans nos maisons du village, on ne s’y reconnaît plus. Ils ont changé toutes nos habitudes. C’est tellement sans soins, les hommes ! Ils prendraient le pot où on lève la crème, pour y mettre le poison des taupes et se feraient le café dans le seau des cochons, sauf votre respect.
Quand nous arrivons, c’est quasi l’hiver. Des fois, l’été de la Saint-Martin, s’il fait beau, nous repousse de quinze jours les fortes gelées, mais c’est tout. Et la neige arrive. Et tu te fermes dans ta maison et tu prendrais la tête grosse à t’embêter si tu n’avais pas ton ouvrage pour te désennuyer.
Ce n’est pas gai, les villages maintenant : il n’y a plus de jeunesse, ou, s’il y en a, elle s’en va à la ville. On est toujours avec des vieux…Autrefois, on se réunissait, on faisait des veillées, des bals, on savait rire…de nos jours on se regarde presque de travers, on ne voisine plus, on n’a plus de goût à s’amuser. Aussi, quand un garçon et une fille viennent vous inviter  à leur noce, on ne se fait pas prier pour sortir le saucisson et la bouteille en remerciement de leurs dragées.
   J’étais de noce samedi passé. Oh ! La belle noce ! C’était mon cousin, le fils du conseiller de Rimbaud qui prenait une fille de Jarrix. Une fille qui a un gros domaine et qui jouait de l’harmonium, le dimanche à l’église. Elle l’avait appris chez les Sœurs-Blanches d’Ambert où elle avait été à l’école pendant deux hivers. Quelqu’un comme il faut…quand on suit les pensions… !
   On était quatre-vingt-huit, sans compter les enfants. (Je ne comprends pas qu’on les amène. S’ils ne seraient pas mieux dans leurs draps que pendus après leur maman et tout ensommeillés). Je n’avais pas mené ma Lucienne, moi. Son grand et sa marraine me le gardaient. De chez nous, il avait moi, mon homme, ma Marinette et mon garçon.
Les parents avaient bien hésité pour choisir l’auberge. Chez Faure c’était plus grand ; Chez Marret on mangeait mieux. Enfin ils ont choisi chez Faure, à cause du bal, et on a fait venir une femme de Gourre qui sait faire la cuisine.
Ses camarades ont donné une grande glace à la mariée et sa tante de Paris, un service qui a trois sortes de verres.
Seulement c’était le temps ! Oh ! Comme si ça l’avait fait exprès. Le vendredi il est tombé de la neige tout le jour : des pattes blanches comme des oiseaux, si bien que le matin, quand on a voulu passer…va chercher la pelle et fais la trace, si tu veux. Ceux qui venaient de loin et qui n’avait pas de traîneaux, s’en sont vus, allez…Les filles étaient mouillées plus haut que les genoux et se faisaient un mauvais sang tout noir parce que la neige les avait défrisées. C’est bien embêtant, cette mode des cheveux coupés. On est obligé de prendre l’autobus pour venir chez le coiffeur à la ville, de passer son temps, de faire beaucoup de frais, et quand vous arrivez chez vous, les frisures ne marquent même plus ; ça fait vilain sous votre chapeau et ça pend dans les yeux si vous dansez.
   On a mangé tout le jour et on a dansé entre tous les plats.
Nous sommes partis de bonne heure avec mon mari, parce que nous ne sommes pas des plus acharnés à la danse. Nous avions à panser le bétail. Nous ne voulions pas laisser tout l’embarras à mes parents qui se font vieux, et puis ma Marinette ne tenait plus dans ses souliers. C’étaient ceux de sa première communion. Je me disais :
-« On ne les prévoit jamais assez grands. Dire qu’il y avait place pour un si gros morceau de coton, au bout du nez, l’année passée !... »
Une petite qui se plaignait, se plaignait…Ce mal de pieds lui a gâté tout son plaisir. Si j’avais su ! Je ne l’aurais pas tant écoutée…Elle arrive à la maison ; elle enlève ses souliers, je regarde ses souliers…
-« Oh ! Bête, je lui dis, tu as mis le gauche pour le droit et tu as laissé le coton au bout !... »
Nos petits des villages ne sont pas dégourdis, comme ceux des villes. Ils ne voient rien, ne sortent pas : comment voulez-vous qu’ils sachent quelque chose ? Ils ne devinent pas !
Quand j’étais fille, une fois, l’envie m’avait pris de me louer. Ma mère n’a jamais voulu.
-« Reste chez toi, ce n’est pas le plus qui court le plus qui a…Il vaut mieux être moins à son aise dans sa maison que sur ses avances en mangeant le pain des autres… »
Et de me dire, de me dire tant, qu’à la fin, elle m’a dégoûtée de partir. Pour ne plus l’entendre prêcher, je lui ai dit :
-« Pauvre mère, finissez-en et parlons d’autre chose !... »
   Je suis toujours restée par là ; l’hiver dans le bourg, au beau temps dans la montagne…Du bien être ? Je n’en sais pas le goût, mais de la misère, il faudrait vouloir se plaindre pour dire qu’on en a eu.
   Que ça dure longtemps comme ça, et il y aura rien à dire…
Ça fera bien une vie tout de même…




Sources : Auvergne Littéraire et Artistique, Village, 1934.
                 © Alain Michel Regards et Vie d'Auvergne.
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