mardi 2 avril 2013

Chez les Autres.

Milou, chez les autres.


Milou, chez les autres.
Milou
    C’était un jour comme les autres. Le lac fumait, les plaques de neiges luisaient aux flancs du Sancy, le ciel était plein de soleil et de vent. Les cinquante taureaux, des Salers rouges, plongeaient leurs fronts frisés dans l’herbe haute du pâturage et les cornes en arc brillaient accrochant la lumière.
    Milou surveillait tout cela, comme à l’ordinaire, derrière les verres de ses lunettes de fer, quand soudain il ne vit plus rien…
-« Bah ! Que veut dire ? 
 Murmura-t-il et il passa sa main osseuse dans sa barbe blanche et sur son front.
Il enleva ses lunettes, essuya les verres avec son mouchoir, les remit ; il distinguait encore les taureaux, mais le lac, la montagne, le buron, le bois de hêtres semblaient avoir brusquement disparus comme lorsque le brouillard tombe.
-« Picquart ! Ici Picquart ! 
 Appela-t-il et le chien, un labrit tout bourru, vint frotter son museau contre son pantalon de bure.
Milou un peu tranquillisé quitta son chapeau de feutre noir en forme de cloche et levant la tête, regarda le soleil : un rouge flamboiement empli ses yeux bleus, aussi candides, aussi clairs que ceux des enfants.
-« Pauvre de moi ! Mais je n’y vois plus  !
 Gémit Milou et il se roula dans l’herbe.
Dans la grande salle de la borde du Pont-de-Couze, tout le monde était attablé sous la grosse suspension de faïence blanche. Seul Milou, le gardien des taureaux, manquait.
-« Que trafique encore Milou ! Cré nom ! Il se fait vieux celui-là ! Gronda Garric, et son poing s’abattit sur la table de chêne en faisant danser assiettes et verres.
C’est alors que Milou entra tout tâtonnant et tenant Picquart par une ficelle. Arrivé au milieu de la pièce, il resta immobile, la tête basse.
-« Eh ! Bien Milou tu te fais attendre ce soir ! Dit Garric rudement.
Ah, maître si vous saviez ce qui m’arrive ! Répondit Milou d’une voix tremblante.
Quoi ? Les bêtes peut-être…s’inquièta Garric, sur un ton menaçant.
-« Pauvre monde, je n’y vois plus ! » Lâcha dans un souffle le vieux berger
Qu’est-ce que tu nous chantes là
 S’exclama Garric et tous les valets la cuillère en l’air, regardèrent Milou dont les yeux bleus brillaient plus que de coutume derrière les lunettes car ils étaient remplis de larmes.
Garric s’était levé ; c’était un homme dans la force de l’âge, frisant la quarantaine, rouge de poil et de mine et qui flambait vite de fine fureur dès que ça ne marchait pas à son idée.
Approche, dit-il.
Milou s’approcha un peu craintif.
-« Enlève-moi ce chapeau, ces lunettes !
Milou obéit et Garric lui prenant la tête entre les mains la tint levée sous la lampe et longuement lui examina les yeux.
-« je ne vois rien de rien ! conclut-il. Assieds-toi, mange et va te coucher. Tu nous raconte des histoires, demain tu verras clair !
Milou soupira et s’installa sur le banc près des autres mais c’est à peine s’il goûta à la soupe au choux et au petit salé ; il répétait :
Je suis aveugle ! Je suis aveugle !
Quand tout le monde se leva de table, il interpella le petit berger :
-« Hé ! Baptistou, mon enfant, viens me conduire à l’étable !
Le petit prit la main du vieux ; Garric les regarda sortir et se grattant la tête d’un air mécontent, il déclara :
-« C’est l’âge pardi ! Ses yeux n’en veulent plus. Il n’est pas foutu de garder à présent, je vais le remplacer !

A partir de ce jour, Milou ne quitta plus la borde, la vue ne lui était pas revenue, c’est à peine s’il devinait le pays comme à travers un brouillard. Personne ne s’occupait de lui ; il allait de la ferme à l’hort, de la grange à l’étable, toujours seul, les autres travaillaient. Picquart, son bon labrit, suivait maintenant le nouveau berger à travers les pacages tout le long du jour. Milou connaissait la solitude et l’ennui. Un matin, alors que tous les valets étaient à la montagne, Garric vint trouver Milou à l’étable et lui dit : Suis moi, j’ai à te parler ! » Milou emboîta le pas au patron et le suivit dans la grande salle. Apporte deux verres ! Commanda Garric à sa mère, la vieille Gathe et il s’assit sur le banc. Milou s’était installé en face du maître et, vaguement inquiet, il attendait. Ecoute mon pauvre Milou tu vois bien que je ne peux plus te garder et puis ici il n’y a pas moyen de te soigner ; j’ai vu le maire, on te donne un lit à l’hospice, tu partiras dimanche ! déclara brusquement Garric. Milou ne répondit pas, mais ses lèvres bleuies s’étaient mises à trembler. La Gathe, du coin du feu le regardait, compatissante elle essaya de parler pour lui. Allons, Jean, Milou ne nous gêne pas ici, et pour ce qu’il mange… tu pourrais bien le garder va, il s’occupera des porcs, des oies…
 « Non et Non ! C’est une affaire entendue, l’hospice le ramasse ! Coupa brutalement Garric.
Alors Milou se leva sans avoir touché à son verre de vin et regardant bien en face Garric, il déclara : Écoutez, j’ai soixante-dix ans ; quand je suis entré à la borde de Pont-de-Couze, j’avais quinze ans, comptez : ça fait cinquante-cinq ans que je travaille pour vous ; votre pauvre défunt père avait dit avant de mourir qu’on me garderait jusqu’à la fin. Et ç’est ça votre merci ! Allons Milou, ce n’est pas pour te renvoyer, mais à l’hospice tu seras mieux soigné qu’ici, et puis on viendra te voir les jours de foires ! répondit Garric, un peu gêné. -« C’est bon, je n’ai besoin de personne ! Dit Milou et il sortit. Le soir, il vint manger comme de coutume, mais il ne desserra les dents qu’au moment de partir. -« C’est bien demain, dimanche ? Demanda-t-il. Oui, Milou, allons prépare-toi pour aller à l’hospice, je t’emmènerai l’après-midi en auto, répondit Garric, d’une voix cordiale. -« Ça va, ça va, bonsoir à tout le monde ! Dit le vieux berger, en repassant la porte. Après son départ une gêne inexplicable suivit et maître et valets restèrent silencieux. Cette nuit-là, Picquart, le labrit, hurla à la mort sur la levée de grange.
Il faisait petit jour ; Milou par le fenestrou apercevait vaguement une lueur blanche. Il se leva, se vêtit comme à l’ordinaire : pantalon de bure, corps de tricot et feutre verdi, puis il rangea soigneusement dans la mallette cloutée, recouverte de peau de chèvre, ses blouses, son habit de rase noire. Picquart tournait autour de lui, remuant la queue, lui faisant fête. Milou s’assit un moment sur le lit, le labrit posa sa tête sur ses genoux et ses bons yeux de chien avaient l’air de dire : -« Reste ! » Milou, tout en lui caressant l’échine, lui parlait : -« Je m’en vais tiens, mon pauvre Picquart ! Ils ne veulent plus de moi, je suis trop vieux, je n’ai plus rien à faire ici ! Il sortit, un soleil clairet, montait derrière le Puy-de-Sancy, l’air du matin sentait l’herbe mouillée et l’eau de la Couze la menthe et la neige fondante. Milou, écrasant les gentianes, se mit à marcher à travers les pâturages. Devant le parc aux taureaux il s’arrêta ; appuyé aux claies il essaya de reconnaître ses préférés mais ce fut en vain ; il ne distinguait qu’une confuse masse rouge ; alors il appela : -« Violent ! Ferrand ! Frisé ! » Les Salers vinrent lui lécher les mains de leur langue râpeuse. Milou resta un long moment à respirer l’âcre odeur des bouses ; à sentir sur son visage le souffle chaud des taureaux qu’il ne garderait plus. Il revit dans cet instant toute sa vie passée sur cette montagne : la garde des bêtes dans les pacages durant l’estive, les soins à l’étable pendant l’hiver. -« Allons ! Soupira-t-il et s’arrachant au parc plein de sonnailles, il se dirigea vers le buron accoté dans une bosse d’herbes, près d’un bois de hêtres. La masure sous son chaume gris semblait l’attendre. Milou poussa la porte, le soleil entra avec lui dans la pièce obscure emplie d’un parfum aigrelet de tomes fraîches. Le lit où tant de fois il avait dormi n’était pas défait ; les presses, les gerles, encombraient le sol de terre battue. -« Non, quitter tout ça, jamais ! Dit Milou en faisant le tour de la pièce, Picquart sur ses talons. Une grosse corde pendait à une des solives ; Milou la heurta du front ; il s’arrêta net et se mit brusquement à la palper ; ses ongles s’enfonçaient dans le chanvre, il respirait fort ; alors à tâtons et sans lâcher la corde, il tira vers lui un escabeau, monta dessus, puis sans hâte, fit un nœud coulant qu’il se passa autour de son cou…
Milou, chez les autres.
 Dehors, le soleil flambait dans le ciel bleu ; les moustiques dansaient autour des fayards, au loin un morceau de lac brillait, la neige étincelait aux pentes du Sancy, les taureaux rouges s’agitaient dans le parc et le vent qui passait sentait l’herbage amer. -
« Il vaut mieux partir tout de suite, que d’aller crever là-bas !
  Dit tout haut Milou, et d’un coup de pied il envoya rouler l’escabeau dans un coin du buron. Son corps se balança dans le vide, il se tordit un moment au bout de la corde tandis qu’une bave rougeâtre coulait sur sa barbe blanche ; puis il ne bougea plus. Picquart s’était couché devant la porte du buron et hurlait. Un quart d’heure plus tard, les gens de la ferme, Garric en tête, accourraient ; quand ils furent devant le buron et qu’ils aperçurent Milou déjà tout noir, pendu au-dessus du sol, ils poussèrent un « Ah ! » d’étonnement et quittèrent leurs chapeaux. Alors Garric, dans le silence, déclara d’une voix bourrue :
  -« Le pauvre bougre ! Il n’était plus bon à rien ! Il vaut mieux ça. Il ne souffre plus… !



Source : Auvergne littéraire, au pays d’Artense, Léon Gerbe.
             Illustration : Eau-forte : Emile Rollier.
             © Alain-Michel, Regards et Vie d'Auvergne.
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